Les signaux sont encore diffus mais désormais clairement perceptibles: l'avenir de Swiss suscite des doutes croissants dans le monde politique. Rappelons que la compagnie doit impérativement atteindre le seuil d'équilibre cette année. Sous peine de sombrer et d'engloutir plus de 2 milliards de fonds publics. La perspective d'un nouveau désastre politico-économique fait froid dans le dos à plus d'un politicien à Berne. «Pourvu que Swiss tienne le coup au moins jusqu'aux élections fédérales!», entend-on dire en privé dans les rangs de plusieurs grands partis qui avaient appuyé le lancement de Swiss fin 2001.

Ce scepticisme est attisé par de multiples facteurs. Loin de se résorber, les antagonismes entre anciens de Crossair et de Swissair n'ont fait que s'exacerber. L'intégration de Swiss dans une alliance internationale paraît au point mort. La conjoncture est très défavorable dans l'aviation et la branche serait touchée au premier chef par une guerre en Irak. La démission récente du chef du marketing de Swiss et des signes d'instabilité au conseil ne rassurent guère. Last but not least: Swiss semble se lancer dans une politique de prix aggressive visant à concurrencer EasyJet et autres «discounters» dans le trafic continental.

«Ce revirement est en contradiction avec la stratégie haut de gamme poursuivie jusqu'ici», commente le président de l'UDC, Ueli Maurer. «Manifestement, le marché ne permet pas d'augmenter les prix comme prévu dans le business plan». Le conseiller aux Etats radical Hans-Rudolf Merz y voit carrément un «acte désespéré». «J'avais dit dès le départ que le business plan présenté par Swiss était irréaliste. Tout porte malheureusement à croire que j'avais raison», poursuit cet Appenzellois proche des milieux économiques.

Des signes d'appréhension commencent à poindre jusque dans les rangs des partisans du lancement de Swiss. «Je ne dirai pas que je doute mais je mets un point d'interrogation. La nouvelle stratégie de la compagnie n'est pas compréhensible au premier abord», admet le chef du groupe PDC, Jean-Michel Cina, qui souligne toutefois ne pas être un «spécialiste». Cité par le Tages-Anzeiger, Urs Hofman (PS/AG) s'avoue «inquiet» en particulier du fait que l'intégration dans une alliance ne soit toujours pas sous toit «contrairement à ce qui avait été annoncé il y a un an».

Kaspar Villiger et son bras droit Peter Siegenthaler (membre du conseil de Swiss) vont du reste avoir à rendre des comptes prochainement. La délégation des finances du parlement les entendra aujourd'hui même. Les partis gouvernementaux ont demandé à ce qu'il en soit discuté lors des prochains entretiens de Watteville, qui réuniront le 14 février les dirigeants des partis gouvernementaux et une délégation du Conseil fédéral. Officiellement du moins, le ministre des Finances se veut rassurant: «J'entends de tous côtés que Swiss n'existera bientôt plus. (Pour ma part) j'ai confiance dans le management». Une chose paraît claire: une nouvelle injection de fonds publics est tout à fait exclue «aussi longtemps que je serai au gouvernement (jusqu'à la fin de l'année, ndlr)». Même en cas de guerre en Irak? «Swiss devrait alors adapter ses structures. Plus d'argent de l'Etat ne serait pas une solution».

Divers politiciens soulignent que Swiss ne coupera de toute façon pas à une restructuration drastique (désengagement de Bâle, redimensionnement de la flotte et des effectifs). «Il est temps que Swiss brise les tabous qui ont présidé à sa naissance» et oriente enfin sa gestion d'après «des considérations économiques», estime Hans-Rudolf Merz. Certains, comme Roland Wiederkehr /PEV/ZH), vont jusqu'à soupçonner Swiss de vouloir tirer argument de la guerre le moment venu pour annoncer et justifier simultanément que le business plan n'est plus tenu.