La Ligue vaudoise est née dans les vignes du canton. Le mouvement fédéraliste et nationaliste a d'abord été lancé pour contrer le projet fédéral d'impôt sur le vin, en 1933. L'initiative, lancée par Marcel Regamey, proposait simplement: «L'application de l'arrêté fédéral [...] n'est pas autorisée dans le canton de Vaud.»

C'est par cet acte de pure provocation contre la Berne fédérale que Marcel Regamey a concrétisé son rêve d'un mouvement ultra-conservateur, sur le modèle de l'Action française de Charles Maurras. Un projet porté par un journal, La Nation, qui fête cette année ses 75 ans, sans avoir pris une ride, ni changé d'un iota sa graphie austère héritée des années 30 ou sa devise: «Ordre et tradition».

En plus de sept décennies d'existence, la Ligue s'est fait une place dans le paysage vaudois. Une place discrète. Pas question pour le mouvement, profondément antiparlementaire, de s'illustrer dans les travées du Grand Conseil ou sur la scène politique. Aujourd'hui, seuls quelques libéraux de l'aile ultra-conservatrice ou quelques radicaux nostalgiques prêtent encore l'oreille aux thèses de la Ligue vaudoise.

L'adieu au monarchisme

Cette timide sympathie parlementaire n'est qu'un pâle reflet de la puissance de la Ligue à son apogée, dans les années 1940. Elle pouvait alors compter parmi ses membres ou anciens membres dix députés, deux conseillers nationaux et même un conseiller d'Etat.

Mais c'était avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale et la victoire des démocraties européennes, qui éloignait les espoirs des «liguards» de voir un ordre nouveau porter le Pays de Vaud vers cette société vaguement monarchiste, corporatiste et ultra-conservatrice attendue par Marcel Regamey et ses pairs.

Le triomphe des démocraties européennes a durablement condamné la Ligue à l'ombre. Habilement, elle a pourtant su négocier ce périlleux virage: puisque le domaine politique lui était fermé, elle défendrait ses idées sur un autre terrain, celui de la culture locale. Les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont vu se développer les discours, scientifiquement étayés ou non, sur l'histoire du Pays de Vaud.

Directement, dans ses Cahiers de la Renaissance vaudoise dirigés par Yves Gerhard, ou indirectement, en collaborant à plusieurs entreprises éditoriales dont la monumentale Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, la Ligue a su imposer sa vision d'une spécificité vaudoise dans le domaine historique.

Liens privilégiés avec le Centre patronal

Si cette image presque mythique du canton de Vaud perdure, la marque de la Ligue vaudoise est encore plus sensible dans le domaine économique. «Elle garde une influence assez forte via la Fédération patronale vaudoise, constate l'historien radical Olivier Meuwly. Elle partage avec elle un certain esprit, attaché au corporatisme et au fédéralisme exacerbé.» «Nous entretenons effectivement une certaine connivence doctrinale avec le Centre patronal», reconnaît le président de la Ligue, Olivier Delacrétaz. L'influence de la Ligue y est d'autant plus forte que bon nombre des cadres du Centre ont sympathisé avec le mouvement nationaliste: son directeur, Jean-François Cavin, a par exemple signé de nombreux articles dans La Nation avant d'arriver à la tête des patrons vaudois.

Mais ce soutien ne suffit pas à assurer la pérennité de la Ligue. Dans un monde où les pendulaires traversent sans vergogne les frontières cantonales deux fois par jour, où les projets d'envergure se pensent à l'échelle d'une région, elle peine à conserver son socle de sympathisants. Pour son cinquantième anniversaire, La Nation revendiquait 3000 abonnés; 25 ans plus tard, ils ne sont plus que 2000, conservés péniblement grâce à des campagnes ciblées, constate son rédacteur en chef, Jean-Blaise Rochat. Et le recrutement de nouvelles plumes passe souvent par les milieux des sociétés d'étudiants Zofingue ou Helvetia.

Cet effritement se sent également dans l'écho des valeurs de la Ligue dans la population. «Autrefois, nous pouvions compter sur une majorité silencieuse, qui nous soutenait lors des votations, remarque Olivier Delacrétaz. Aujourd'hui, ces gens attachés à la stabilité sont moins nombreux.»

L'affaiblissement de ce socle populaire pourrait pousser la Ligue à un nouveau virage: celui du lobbyisme politique. «Nous devons sans doute développer cet aspect, faire du lobby non-partisan pour faire avancer nos idées», remarque Olivier Delacrétaz.