Charles, artiste et squatter dans un des deux immeubles de Rhino, l'affirme avec candeur: «J'économise le loyer, ce qui me permet de ne pas travailler. Je peux ainsi consacrer tout mon temps à l'exercice de mon art. Je ne veux pas me confronter au marché du travail: malgré mon diplôme HES, je n'ai quasiment aucune chance de trouver un job.»

La fibre idéologique, la sainte bataille contre les spéculateurs de l'immobilier ne semblent plus être que de lointains souvenirs. Les occupants du fameux squat n'ont-ils pas refusé, il y a quelques années, que des familles modestes prennent leur place à la faveur d'un projet de logement social?

Dix-huit ans de corne rouge

Rhino, c'est le symbole même du mouvement squat genevois. Dix-huit ans d'occupation et toujours cette sympathique corne rouge qui invite à regarder vers le ciel à l'angle des boulevards des Philosophes et de la Tour. Ses deux lieux publics – le Bistr'ok et la Cave 12 – attirent des clients loin à la ronde.

Rhino, c'est aussi devenu, selon les concurrents de la marge logés dans d'autres immeubles, un lieu «bourge», où aiment à se rencontrer étudiants, politiciens et journalistes. Les squatters sont eux-mêmes bien installés dans la vie, avec des salaires souvent confortables, et bénéficiant de logements qui ne sont pas seulement gratis mais aussi splendides.

La Ville est pour

Et voilà qu'ils souhaitent devenir propriétaires de leur immeuble. Pour cela, il faudra déposséder l'actuel propriétaire, ce que demande une initiative populaire sur laquelle les Genevois auront peut-être à se prononcer – cela dépendra de la constitutionnalité du texte –, puisqu'il a été paraphé par pas moins de 11 807 citoyens, un succès montrant, selon l'association, que le combat mené par Rhino est considéré comme «honorable». Les signatures ont été déposées hier à l'Hôtel de Ville, en présence de représentants de tous les partis de gauche, qui soutiennent avec chaleur les revendications des squatters.

Si les Genevois approuvent ce texte, la voie sera libre pour un rachat des immeubles par la Ville de Genève, qui en a d'ores et déjà accepté le principe. Selon le schéma mis au point par Rhino, l'investissement de la Ville – quelque 3,5 millions de francs selon l'association – serait remboursé sur trente ans par les habitants.

Ceux-ci paieraient environ 400 francs par pièce et par mois. Donc pas moins que ce que propose le propriétaire avec son projet de rénovation. La (grosse) différence, c'est que, dans le second cas, les squatters ne seraient pas nécessairement les bénéficiaires des futurs baux. Vu la grandeur des appartements (6 à 8 pièces), ils seraient destinés à des familles.

Menace judiciaire

Avant que le peuple ne se prononce, l'association Rhino aura un gros obstacle à franchir: le Tribunal administratif doit statuer sur son projet de recours contre l'autorisation de transformer accordée au propriétaire par le Département de l'aménagement, de l'équipement et du logement.

Si les squatters perdent cette manche, une évacuation sera probablement ordonnée par le procureur général afin que les travaux puissent débuter. L'association estime qu'une telle issue serait inadmissible avant que le peuple ne se soit prononcé sur son initiative.

Parallèlement, le Tribunal de première instance devra prendre position sur une requête du propriétaire demandant la dissolution de l'association pour violation du droit public.

Propriétaires en famille

Pendant ce temps, la vie continue à Rhino. Photographe, Erika dit y goûter tout particulièrement «l'esprit de famille, qui tranche avec le chacun pour soi qui règne à Genève». Maurice, en place depuis huit ans, apprécie aussi le «contact humain et l'ébullition permanente qui y règne». Quant à Anne, percussionniste, fraîchement débarquée à Rhino, elle loue «un mode de vie communautaire qui permet aussi de se retrouver seule». Comme ses camarades, le projet de coopérative l'enthousiasme. Aura-t-elle les moyens de payer le loyer, même modeste? «Oui, oui, sans problème, je peux me le permettre car j'enseigne au Conservatoire.»