Furieuse, l’UDC a réagi au quart de tour: «Ça suffit, M. de Weck!», s’est-elle insurgée quelques heures seulement après que la SSR – dont Roger de Weck est le directeur général – a lancé sa nouvelle application destinée notamment aux personnes issues de l’immigration. Baptisée «together», cette app mobile offre un quiz qui permet d’enrichir ses connaissances et s’accompagne d’un site internet et d’une présence sur Facebook. Mais l’UDC a très mal accueilli cette nouveauté. «Une fois de plus, la SSR dépasse les limites de son mandat de prestations. Elle est de plus en plus présente sur Internet, ce qui ne fait pas partie de sa concession», déclare son président Albert Rösti.

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Un paysage audiovisuel en ébullition

A quelques jours du début d’une session parlementaire qui verra les deux Chambres s’occuper du destin de la SSR, cet épisode témoigne de la tension qui règne sur les enjeux dans un paysage audiovisuel en pleine ébullition. Alors que les éditeurs privés souffrent d’une chute de leurs recettes publicitaires, les partis de droite n’acceptent plus la «rente de situation» dont bénéficie la SSR, assurée de toucher chaque année 1,2 milliard de francs grâce à la redevance. C’est celle-ci qu’attaque l’initiative No Billag, que le Conseil des Etats doit traiter le 8 mars prochain.

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L’UDC en pointe contre la SSR

Il n’y aura pas de révolution contre le service public ce jour-là. Au sénat, la SSR dispose encore de solides avocats dans tous les partis, même à l’UDC. Agendé le 14 mars, un autre débat promet en revanche d’être beaucoup plus orageux au Conseil national, dont la Commission des transports et télécommunications (CTT) mène la fronde anti-SSR. Ici, c’est clairement l’UDC qui donne le ton. Elle y compte neuf des 25 membres de la commission, dont la présidente n’est autre que Natalie Rickli (UDC/ZH), cadre du groupe Goldbach actif dans l’acquisition de publicité pour des chaînes de télévision privées.

Une tension intense en Suisse allemande

De Genève, Lausanne ou Neuchâtel, il est difficile de comprendre la tension ambiante. De ce côté-ci de la Sarine, le climat entre la RTS et les privés est serein. Ainsi, pas plus tard qu’au printemps 2016, le service public et les émetteurs privés ont signé une charte instaurant une complémentarité entre le service public «général» et régional. «Nous sommes dans une situation de concurrence, mais pas conflictuelle», note Philippe Zahno, le président des Radios régionales romandes.

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Rien de tout cela en Suisse alémanique, où la SSR et les médias privés s’épuisent dans une guerre larvée depuis plusieurs années. Les deux parties ont été incapables de s’entendre sur la question de la publicité sur Internet, à la grande déception de la ministre de la communication Doris Leuthard. Celle-ci n’a pu que prolonger le statu quo pour la SSR: pas de publicité sur la toile. Peu après, le conflit s’est encore envenimé lorsque la SSR a créé une régie publicitaire commune (Admeira) avec Ringier – éditeur du «Temps» – et Swisscom.

Débat houleux en vue

On s’attend dès lors à un débat houleux à la tribune du Conseil national, marqué par un duel programmé entre Gregor Rutz (UDC/ZH) et Matthias Aebischer (PS/BE). Le premier a lancé une initiative parlementaire dans le but d’enlever à la SSR toute marge de manœuvre sur ses «activités non prévues par la concession». Le deuxième, ancien journaliste vedette du service public, s’emploiera à démasquer les intentions cachées de l’UDC. «Gregor Rutz veut quasiment interdire à la SSR toute activité sur internet alors que la majorité de son offre passera sur ce vecteur dans dix ans. En réalité, il veut abolir la SSR, mais n’ose pas le dire», accuse Matthias Aebischer.

La SSR cherche à calmer le jeu

Et la SSR, dans tout cela? Ces derniers temps, elle cherche à calmer le jeu en multipliant les accords de collaboration avec les médias privés. Depuis le début de l’année, elle met des vidéos à disposition de la «NZZ», du groupe Ringier et de l’ATS. «Il est plus intelligent et adapté à la Suisse de remplacer la subsidiarité par la coopération entre les acteurs publics et privés», souligne Gilles Marchand, futur directeur de la SSR.

Au Conseil national, les arbitres du débat pourraient bien être les élus romands du centre-droit. En commission de la CTT, les deux PLR Frédéric Borloz (VD) et Hugues Hiltpold (GE) ont voté avec l’UDC. Mais tous deux confient qu’ils restent très attachés à un service public de qualité comme à la clé de répartition financière favorisant les minorités linguistiques. Selon eux, la SSR ne peut pas se contenter de tabler sur le statu quo: «Si la SSR se montre plus ouverte en collaborant davantage avec les médias privés selon le principe de subsidiarité, le débat sera plus serein», avertit Hugues Hiltpold.


No Billag: la bombe à retardement

Aucune redevance de réception ne peut être prélevée par la Confédération ou par un tiers, en l’occurrence l’entreprise Billag: lorsqu’une poignée de jeunes très libéraux ont déposé cette initiative en décembre 2015, personne ne lui accordait le moindre crédit. Effectivement, aucun parti ne la soutient, même l’UDC. «Je m’y oppose», dit son président Albert Rösti, qui précise qu’il est favorable à la clé de répartition du financement des entités régionales de la SSR.

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Cela dit, l’UDC utilise désormais «No Billag» comme un formidable levier de pression. «Nous allons soutenir un contre-projet», confirme Albert Rösti, sans préciser à quelle part de la redevance la SSR devrait renoncer. Mais ce sera assurément entre 300 et 600 millions. Un scénario catastrophe pour la SSR comme pour la RTS en Suisse romande. «Nous devrions économiser entre 100 et 200 millions sur un budget de 380 millions», relève Gilles Marchand. Les magazines d’information, la culture et le sport en seraient les principales victimes. Sans parler des radios et TV privées, parfois dépendantes à 65% de la redevance.



Les trois fronts d’une première bataille

En été dernier, la Commission des transports et télécommunications (CTT) avait refusé d’approuver le rapport du Conseil fédéral sur l’avenir du service public dans l’audiovisuel. Elle a désormais ouvert trois fronts principaux pour limiter le périmètre de la SSR.

1. Le «principe de subsidiarité»

Le premier front concerne «le principe de subsidiarité». Dans le système politique suisse, cette notion signifie que la Confédération ne doit pas prendre à son compte des compétences que les cantons sont mieux à même d’assumer. Dans ce débat, les détracteurs de la SSR réinterprètent ce principe en décrétant que la SSR n’effectue dans son mandat que des tâches que ne proposent pas les médias privés. Ainsi, ils voient d’un mauvais œil la radio alémanique SRF réaliser des journaux régionaux qui font redondance avec ceux des radios privées. «Nous ne voulons pas démanteler le service public, mais donner plus de place aux privés qui offrent aussi une information de bonne qualité», déclare Hugues Hiltpold (PLR/GE).

Selon Gilles Marchand, l’actuel directeur de la RTS et futur patron de la SSR, cette approche est «dangereuse», car inadaptée à la réalité de la Suisse qui connaît des marchés médiatiques différents dans chaque région linguistique. «Ce que le marché pourrait peut-être et très partiellement financer à Zurich est quasiment impossible à Genève ou Lausanne et totalement exclu à Lugano. C’est la porte ouverte à un système médiatique à deux vitesses en Suisse», avertit-il.

2. Les chaînes thématiques menacées

La CTT a aussi adopté une motion exigeant la suppression des chaînes de radio thématiques qui «n’assument pas un mandat de service public à proprement parler». Il s’agit là d’abord de Swiss Pop, Swiss Classic et Swiss Jazz, toutes nationales, dont la production coûte 2,1 millions par an. Sur le plan régional, «Virus» et «Option Musique» – au budget de 1,8 million – pourraient aussi être menacées.

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La fermeture d’Option Musique provoquerait un choc en Suisse romande. Avec 9,5% de part de marché et 210 000 auditeurs, elle est la deuxième chaîne radio de la RTS, largement devant Couleur 3 et Espace 2. Son mandat de service public? Elle propose 15% de musique suisse dans sa programmation. En 2016, elle a enregistré et diffusé 32 concerts d’artistes suisses, indique la RTS.

3. L’accès au contenu

La CTT veut encore instaurer pour la SSR un modèle fondé sur les contenus libres. Les médias privés pourraient ainsi y puiser gratuitement. Ils pourraient ainsi avoir accès non seulement à des contributions diffusées dans leur intégralité, mais aussi de séquences avec le son original et sans commentaire oral. Ici, la SSR entre partiellement en matière. Elle est prête à proposer les vidéos qu’elle fabrique elle-même, à deux conditions cependant: «La source doit être indiquée et la vidéo ne doit pas être remontée, coupée ou transformée», précise Gilles Marchand.


Quelques dates

1931: création de la SSR pour «une desserte en médias électroniques indépendante et favorisant l’intégration à l’échelle nationale»

2015: coup de semonce pour la SSR: le peuple approuve la nouvelle redevance à une majorité de 50,1% seulement

2018: votation sur l’initiative No Billag qui veut supprimer toute redevance