«La Suisse est plongée dans une stagnation totale. Le pays est bloqué», déclarait le président du Parti radical, Rolf Schweiger, au lendemain du triple non du 16 mai. Depuis l'échec des réformes soumises en votation ce jour-là, il est de bon ton, dans les cercles dirigeants helvétiques, d'afficher un sombre pessimisme sur l'avenir du pays. La littérature a précédé le mouvement: cinq ouvrages parus ces derniers mois tentent de cerner les causes profondes de ce nouveau malaise suisse.

L'origine immédiate de ces publications est la méforme de l'économie: le produit intérieur brut a reculé de 0,5% en 2003, et la croissance de la Suisse depuis quinze ans est la plus faible de tous les pays riches. En septembre dernier, l'économiste Walter Wittmann attribuait ce phénomène aux «mythes helvétiques» – concordance, démocratie directe et voie solitaire en Europe – qui entravent toute velléité de changement. Peu après, le publicitaire alémanique Klaus Stöhlker dressait un portrait peu flatteur d'une Suisse «fatiguée, paresseuse et arrogante», comparée à un vieil arbre dont on se demande s'il peut encore donner des fruits.

Dans un livre paru en début d'année, le professeur d'économie bâlois Silvio Borner dénonce l'«illusion du bien-être» qui permet aux Suisses de se croire encore supérieurs à leurs voisins: le pays, selon lui, vit sur les richesses accumulées durant les «trente glorieuses» du XXe siècle, mais est paralysé par le fédéralisme, les lobbies et le culte du consensus. «Il s'agit bien d'un problème dans notre tête, affirme Silvio Borner, à savoir le manque de compréhension du besoin de réforme.»

La production d'analyses autocritiques de ce genre n'est pas nouvelle: elles étaient déjà nombreuses dans les années 70, lorsque Jean Ziegler critiquait une Suisse alors «au-dessus de tout soupçon». Ancien reporter à la Radio suisse romande, le Français Claude Mossé renoue avec ce style incendiaire dans son La Suisse, c'est foutu?: il y attaque notamment les «politiciens sans envergure», l'«argent sale protégé» et l'«hôtellerie vieillotte en chute libre» d'un pays qui «glisse insensiblement vers la médiocrité avant d'être peut-être [condamné] à disparaître».

La dernière livraison de la revue Nouveaux Mondes, publiée à Genève par le Centre de recherches entreprises et sociétés (CRES), offre une lecture beaucoup plus nuancée de la situation en donnant la parole à des intervenants romands. L'historien André Reszler constate que le «dispositif mythique» (Guillaume Tell…) qui tenait lieu d'identité nationale à la Suisse a été définitivement enterré par Expo.02, qui a présenté le pays comme «rien d'autre qu'un fragment de planète». Ses habitants persistent pourtant à se croire détenteurs d'une «formule existentielle unique», qui explique notamment leur frilosité envers la construction européenne: elle vient, selon le politologue René Schwok, de «l'absence de traumatisme historique» (guerre, décolonisation, dictature…). Aujourd'hui, les mythes fondateurs héroïques ont été remplacés, dans leur fonction de ciment national, par des tabous politiques – démocratie directe, neutralité – presque impossibles à remettre en cause, ce qui explique la difficulté de procéder à des réformes d'envergure.

La conclusion du volume refuse pourtant de céder au pessimisme ambiant. Professeur à la Sorbonne et membre de l'Institut de France, Jean Baechler se demande de quels principes de cohésion devrait s'inspirer l'Europe. «La Suisse propose une réponse convaincante, estime-t-il, en démontrant par l'expérience qu'il est très possible de fonder une [entité politique] viable et durable sur la seule volonté d'autonomie et sur le refus obstiné de se faire dicter par d'autres son propre destin» – un exemple particulièrement valable, selon lui, devant la prétention américaine à régner sur le monde.

Helvetische Mythen, Walter Wittmann, éditions Huber, 2003; Adieu la Suisse – Good Morning Switzerland, Klaus Stöhlker, Orell Füssli, 2003; Wohlstand ohne Wachstum -eine schweizer Illusion, Silvio Borner et Frank Bodmer, Orell Füssli, 2004; La Suisse, c'est foutu?, Claude Mossé, éditions du Rocher, 2004; «La Suisse est-elle toujours heureuse?», Nouveaux Mondes, automne 2003.