Directeur du Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation (CSRE) à Aarau, Stefan Wolter étudie les conséquences du manque de structures de garde en Suisse. Alors qu'à quelques mois des élections fédérales, le PDC, le PS et le Parti radical se disputent les bonnes idées en matière de politique familiale, l'économiste nous livre ses premières conclusions.

Le Temps: Si l'on en croit vos travaux, la Suisse est mauvaise élève en matière de conciliation entre vie de famille et travail...

Stefan Wolter: C'est vrai. La Suisse s'est intéressée tardivement à cette question par rapport à d'autres pays. Pendant longtemps, une mère au foyer était synonyme de progrès économique. Cela signifiait qu'on pouvait se le permettre. Aujourd'hui encore, en comparaison internationale, les salaires minimaux restent souvent assez élevés pour que les femmes n'aient pas besoin de travailler.

- Pourtant, 75% des Suissesses sont actives...

- Mais 4 femmes sur 5 travaillent à temps partiel et souvent à moins de 50%. Notre économie a dû les intégrer pour faire face à ses besoins et elle dépend même de leur travail aujourd'hui, les capacités en hommes et en migrants étant pratiquement épuisées. Se pose par contre le problème de l'intégration qualitative des femmes dans le monde du travail. Depuis dix ans, elles sont plus nombreuses que les hommes à obtenir une maturité, mais le taux de détentrices d'un doctorat n'a pas bougé depuis vingt ans parce qu'entre 25 et 35 ans elles doivent choisir entre un enfant ou une carrière. Peu de femmes se retrouvent par conséquent dans les postes clés, alors que l'Etat a énormément investi dans leur formation. La perte est considérable, sur le plan du capital humain, mais aussi, et il ne faut pas le minimiser, en termes d'impôts encaissés.

- Quelle est la principale conséquence de cette situation?

- Sans conteste, l'inégalité des chances. Les études PISA ont montré que la Suisse n'était de loin pas à la tête du classement au niveau international, parce que les enfants commencent l'école à 6 ans seulement. Cela crée de grandes inégalités des chances entre les enfants de familles favorisées et ceux de parents moins aisés ou les migrants. Les enfants issus d'environnements aisés bénéficient d'un bon encadrement familial au niveau culturel et cognitif. Parfois, on constate une différence de niveau entre les enfants qui équivaut à une année scolaire. Des structures d'accueil pré ou parascolaires permettent de diminuer ces inégalités.

- La Suisse fait donc tout faux...

- Je ne le dirai pas en ces termes, mais les nombreuses raisons que je viens de citer devraient nous pousser à changer notre système. D'autant plus que cette situation pèse sur notre taux de natalité. Il est tombé à 1,5 enfant par femme, 0,9 pour les femmes bien formées, en 2001, alors qu'il était encore de 2,4 en 1960. Dans les pays qui ont des structures de jour mieux adaptées et plus nombreuses, ce taux a chuté dans une moindre mesure. Il y a également moins de différence entre le taux de fertilité des femmes formées et les autres. On peut donc affirmer qu'une amélioration de la conciliation vie de famille/vie professionnelle permet d'agir positivement sur la natalité.

- Les femmes qui ont fait des études universitaires font donc moins d'enfants que les autres?

- Oui et ceci pose un problème dont personne n'aime et n'ose parler. Seule une classe sociale du pays se reproduit.

- Pourquoi les pays nordiques ou encore la France gèrent-ils mieux la situation?

- Les pays nordiques ont une culture de l'égalité qui est inexistante en Suisse. La France a, elle, une longue tradition et expérience en matière de promotion de la natalité. Elle a toujours craint que ses citoyens ne fassent pas suffisamment d'enfants. Par ailleurs, elle a une vision beaucoup plus étatique dans ce domaine. En Suisse, nous avons tendance à dire que la famille est une affaire privée. Je ne suis moi-même pas favorable à l'étatisation de cette thématique, mais il faut reconnaître que notre société doit changer certaines conditions-cadres pour faire évoluer la situation. L'économie ou les individus ne peuvent pas tout faire. Imposer des horaires continus à l'école par exemple.

- Mais pour que les femmes travaillent, il faut qu'elles fassent garder leurs enfants. Or il manque 20 000 places en crèches...

- C'est un cercle vicieux. Seuls 13% des 0-4 ans fréquentent des structures d'accueil chez nous. Souvent, les parents disent qu'ils n'ont pas trouvé de place en crèche et c'est le cas. Mais ces gens finissent par ne plus en demander et dès lors l'offre ne se développe plus. Par ailleurs, les tarifs sont très élevés, 95 francs par jour en moyenne, et les crèches ne sont pas toujours situées là où il le faudrait. Si les structures ne sont pas dans leur proximité, les parents se débrouillent autrement, avec la famille par exemple, et font encore chuter la demande et donc l'offre.

- Beaucoup critiquent les standards élevés voire disproportionnés des crèches suisses...

- Chez nous, il est de coutume d'avoir une personne en charge de quatre enfants. Or les pays voisins se contentent d'une personne pour 10, voire 14 enfants. Et cela ne fonctionne pas moins bien que chez nous.