Les chemins doucement sinueux d'un parc idyllique posé sur les bords du lac de Morat; un parterre de fleurs colorées; des cerisiers recouverts de boutons blancs – ou peut-être de feuilles roussies par l'automne fribourgeois. Et soudain le choc d'une rencontre inopportune, la rupture brutale de cette harmonie.

Le Jardin de la violence, exposition conçue conjointement par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la Croix-Rouge suisse (CRS), faisaient partie de la douzaine de projets «last call», ceux qu'Expo.02 avait renoncé à préfinancer sans désespérer de leur trouver un mécène de dernière minute. Ce Jardin a désormais rejoint les rangs des projets assurés, grâce à un sponsor un peu particulier: à travers sa fondation pour le développement durable AVINA, l'industriel Stephan Schmidheiny paiera quatre des 4,5 millions de francs que devrait coûter cette exposition. Il offre de surcroît 400 000 francs de garantie de déficit, au cas où les 500 000 francs manquants ne seraient pas au rendez-vous. «Nous comptons sur la Croix-Rouge suisse pour faire appel à ses donateurs», lance Peter Fuchs, membre du conseil de fondation d'AVINA. Une proposition qui laisse la CRS mal à l'aise: «En principe, l'argent de nos donateurs est destiné à l'intervention, explique le porte-parole Edgar Bloch. Mais nous allons encore en discuter.» Quant au CICR, il avait précisé dès le départ que, pour des raisons analogues et en vertu de sa vocation internationale, il ne participerait ni au financement ni même à la recherche de fonds, laissant ce travail à l'Expo.

AVINA, dont l'une des missions est de «soutenir les projets utiles qui peinent à trouver un financement», n'a pas hésité longtemps en entendant le dernier appel des organisateurs. «Nous trouvions que la Croix-Rouge devait faire partie de l'image de la Suisse qu'Expo.02 allait transmettre», justifie Peter Fuchs, par ailleurs ancien directeur général du CICR. Il comprend que les entreprises susceptibles d'investir aient été réticentes, elles qui doivent trouver leur intérêt dans l'affaire: «Le Jardin de la violence, ce n'est pas un titre très alléchant. Mais si elle ne montrait pas aussi cela, Expo.02 ne serait plus une Exposition nationale mais une foire aux échantillons.» De son côté, le responsable de l'information au CICR, Yves Daccord, estime que la présence du CICR à l'Expo se justifie aussi par son lien avec l'histoire de la Suisse: «Sans compter que la violence de la guerre fait partie du passé de ce pays. La bataille de Morat, justement, en témoigne.»

Pas question de choquer

Le thème de la violence, préoccupation constante dans le travail de l'organisation, s'est imposé très vite. Mais la violence n'étant pas forcément armée et le mandat du CICR étant lié aux conflits internationaux, la Croix-Rouge suisse, dont la mission est, elle, liée à la violence «civile», est aussi entrée dans le projet: «Du racisme aux catastrophes naturelles, l'agression peut prendre beaucoup de formes», remarque Edgar Bloch qui souligne que son organisation réfléchit aux moyens d'utiliser cette présence à l'Expo pour prolonger le débat.

Pour les deux organisations comme pour la direction artistique, la façon d'aborder le thème restait la question cruciale: «Les gens venant pour se faire plaisir, il était exclu de les choquer ou de leur imposer un message moral», explique Vincent Lusser, chef de projet au CICR. Pour des questions éthiques, pas question non plus de montrer des victimes: «Il ne s'agit pas d'exposer, mais de poser le problème. En partant de l'idée que les images de la violence sont présentes, latentes, chez tout le monde.» L'intervention artistique s'est rapidement imposée comme le meilleur moyen d'exprimer l'agression recherchée. Avec la collaboration du centre d'art contemporain genevois Piano Nobile, six artistes ont ainsi été sélectionnés sur concours. Ils concevront ces objets destinés à surprendre le visiteur au détour d'un buisson. «Certains ne les verront peut-être pas, remarque Yves Daccord. De la même manière que, dans la vie, certains sont plus sensibles que d'autres à la violence.»

L'intervention des deux organisations sur l'arteplage de Morat ne s'arrêtera pas aux limites des Jardins de la violence. Le musée de Morat présentera plusieurs expositions. L'une d'entre elles sera réalisée par la photographe française Sophie Calle autour d'un autre aspect essentiel du travail «des» Croix-Rouge: les disparus.

Le Grand Conseil neuchâtelois a approuvé lundi par 82 voix contre 10 un crédit de 3,3 millions de francs destiné à un projet de vitrine cantonale à Expo.02. Ce montant doit aussi couvrir le financement de la Journée cantonale organisée avec les demi-cantons d'Appenzell.