Le groupe ESH Médias a inauguré, début janvier, son nouveau centre d’impression à Monthey (VS). Tous les titres du groupe (ArcInfo, ArcHebdo, Le Nouvelliste, La Côte, La Côte Hebdo, le Journal de Cossonay, Le Journal de Sierre et La Gazette de Martigny) sont désormais imprimés en un seul et même lieu. Directeur général du groupe, Stéphane Estival dévoile la stratégie qui se cache derrière cet investissement de 20 millions de francs.

Le Temps: Investir dans un nouveau centre d’impression, alors que tout le monde mise sur la fin du papier, c’est un coup de poker?

Stéphane Estival: Ce n’est en aucun cas un pari. C’est la marque d’une ambition. C’est le sentiment qu’aujourd’hui, le marché romand a besoin d’une perspective industrielle en matière d’imprimerie pour les dix ou quinze prochaines années. On ne joue pas au poker. L’avenir d’un groupe et des titres qui le composent est trop important pour cela.

Vous ne nagez dons pas à contre-courant?

Non, pas du tout, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le papier représente aujourd’hui 90% de notre activité médias, que ce soit en termes de lectorat ou d’annonceurs. Il n’y a donc que 10% de nos lecteurs qui ont une offre uniquement digitale. Le papier reste ainsi essentiel dans nos activités. Ensuite, le portefeuille de titres du groupe ESH Médias représente un volume de production qui rendait le projet économiquement possible, viable et intéressant. De plus, ce centre d’impression nous permet de dégager des économies par rapport à notre coût de production antérieur. Enfin, il nous était essentiel de maîtriser la dimension industrielle de notre activité, à savoir les conditions de production, les coûts, la qualité d’impression et de distribution, sur le long terme.

Avec ce nouveau centre d’impression, vous économisez de l’argent par rapport à l’an dernier, le volume de production est suffisant, vous n’avez donc pas besoin de clients pour le faire vivre?

On pourrait le concevoir comme cela. Il n’en demeure pas moins que notre capacité de production, notre offre en termes de qualité d’impression et de localisation nous permettent d’aller chercher des clients. Ce n’est donc pas parce que nous sommes déjà gagnants qu’on doit se limiter à nos propres titres alors que notre offre peut intéresser d’autres éditeurs.

Y a-t-il également, derrière la décision d’investir, la volonté d’avoir une longueur d’avance sur les concurrents, en étant au top de la technologie avant tout le monde?

Il y a un peu de cela. L’investissement consenti aujourd’hui va produire ses effets dans la décennie qui vient, alors que d’autres imprimeurs sont en fin de cycle.

De nombreux acteurs de la branche estiment pourtant que cette fin de cycle sera synonyme d’arrêt définitif pour les centres d’impression…

Pour les dix ou quinze prochaines années, nous n’y croyons pas. Nous sommes conscients que les volumes ne vont pas forcément augmenter pour les produits existants. Mais nous avons également la conviction que les avantages que présente ce nouveau centre vont intéresser d’autres éditeurs, qui ont besoin de la visibilité à long terme que nous offrons. C’est pourquoi nous tablons sur un accroissement du taux d’occupation de nos rotatives. Aujourd’hui, nous imprimons trois quotidiens entre 21h et 3h du matin, des horaires très recherchés par les éditeurs. Nous utilisons entre 40 et 50% de notre capacité de production sur ce créneau horaire. Nous pourrions donc imprimer trois à cinq quotidiens supplémentaires.

A terme, imaginez-vous votre centre d’impression comme le seul de Suisse romande?

Je ne maîtrise pas la stratégie industrielle de nos concurrents. Ce qui est certain, de notre côté, c’est que nous serons toujours là dans quinze ans. De ce fait, peut-être que l’on peut répondre positivement à votre question. Toutefois, nous ne nous lancerons pas dans une guerre des prix avec nos concurrents pour que cette éventualité se réalise. Notre ambition est de développer notre nouveau centre et de le maintenir à un haut niveau de performance et de qualité. Cette vision à long terme est incompatible avec une guerre des prix, qui débouche toujours sur un amoindrissement de la qualité des prestations. Nous ne sommes pas dans cette optique.

Vous annoncez un investissement de 20 millions de francs. Si on soustrait à ce montant le prix de vente du centre d’impression de Sion, également de 20 millions, mais aussi les économies que vous faites en n’imprimant plus certains de vos titres chez Tamedia, un concurrent, l’opération est gagnante pour ESH Médias?

On a fait nos calculs, c’est évident que cette vente a, d’un certain côté, facilité le projet. Mais il n’y a pas de rapport direct entre la vente de Sion et la construction à Monthey. En 2016, lorsque nous avons commencé à réfléchir au projet d’un nouveau centre d’impression, nous ne savions pas que nous allions vendre le bien sédunois dans les conditions dans lesquelles cela s’est fait [l’Etat du Valais et la Ville de Sion l’ont acheté dans le cadre du projet d’extension du pôle valaisan de l’EPFL]. Nous n’avons pas conditionné l’analyse du projet à la vente immédiate du centre d’impression de Sion.

L’achat des anciennes rotatives de la NZZ, du matériel d’occasion, a-t-il joué un rôle dans votre décision?

Si nous n’avions pas eu l’opportunité d’acheter ces deux lignes de rotatives, très performantes, qui avaient très peu tourné, à un prix tout à fait intéressant, nous n’aurions sans doute pas été en capacité de faire cet investissement. Il y a eu un alignement de planètes qui a permis de réaliser ce projet.

La volonté du groupe ESH Médias, comme quasiment tous les groupes de presse, est d’augmenter la part du digital dans son activité. Cette volonté n’est-elle pas l’exact opposé de la création d’une imprimerie?

Non, car nous ne croyons pas à une disparition du papier. Il continuera d’avoir un poids important dans les années qui viennent. Nous misons en revanche sur une consommation multiple des médias, avec des offres de contenus adaptées aux différents types de lectorats. Nous voulons par exemple être plus actifs et agressifs sur la tranche d’âge des 35-50 ans. Or la conquête de ces nouveaux lecteurs se fait en mettant en avant des offres digitales. Ces personnes consomment énormément d’informations sur mobile et elles désirent l’obtenir instantanément. Il faut donc miser sur le «digital first» pour augmenter notre part de marché sur cette catégorie d’âge. Mais cela ne signifie pas pour autant abandonner le papier.