Portrait

Stéphanie Niederhauser, cette préfète du Jura bernois si controversée

Inconnue du grand public jusqu’à son invalidation du vote de Moutier, elle encaisse aujourd’hui toutes les critiques

Le 4 novembre 2018, elle était encore totalement inconnue du grand public. Un jour plus tard, sa décision d’invalider le vote de Moutier sur sa future appartenance cantonale l’a propulsée à la une de l’actualité suisse. En vingt-quatre heures, Stéphanie Niederhauser est passée de l’ombre à la lumière, un nouveau statut de personnalité publique qu’elle a dû affronter à son corps défendant. Mais qui est donc cette femme qui a retardé la résolution de la Question jurassienne?

Dans son bureau très sobre de Courtelary, la préfète du Jura bernois esquisse un sourire: «Les Jurassiens bernois sont des taiseux bienveillants. Ils sont parfois difficiles à apprivoiser, car soucieux de ne pas faire trop de bruit. Mais ils travaillent bien», explique-t-elle. Elle est à l’image de cette contrée encore très industrielle. On en connaît quelques marques, comme les montres Longines et le chocolat Camille Bloch. «Pour le reste, le Jura bernois produit en sous-traitance des pièces de qualité, mais cette excellence est invisible dans le produit fini.»

Une personnalité élue doit pouvoir encaisser un volume de critiques élevé

Stéphanie Niederhauser

Solidaire des grévistes de la Boillat

Dans cette région sans université ni école polytechnique, on apprend souvent le métier sur le tas, en autodidacte. En sortant de l’école, Stéphanie Niederhauser effectue un apprentissage d’employée de commerce chez Swissmetal – l’ancienne fonderie Boillat, aujourd’hui en mains chinoises. Elle part aussi découvrir le monde: d’abord durant quatre mois aux Etats-Unis, puis en Australie, un continent qu’elle sillonne seule sac au dos. «Cela m’a appris à me débrouiller. J’ai fait l’expérience de l’ouverture aux autres tout en devant observer parfois de la méfiance», raconte-t-elle.

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Elle se forge ainsi un caractère bien trempé. Mère célibataire d’une fille de 20 ans, elle a toujours assumé. Il faut dire qu’elle a de qui tenir: une maman d’abord ouvrière qui a fini par racheter et diriger une PME de décolletage durant vingt ans. «Ne dépends jamais de personne», lui a-t-elle enseigné. A ce titre, elle est féministe, mais seulement «jusqu’à un certain point». Se battre pour l’égalité des salaires lui paraît une évidence, mais sans recourir à l’instrument des quotas. «Ce sont les compétences qui doivent primer», est-elle convaincue. Et la grève des femmes du 14 juin prochain, ce n’est pas pour elle.

De politique, Stéphanie Niederhauser parle peu. Pour être nommée à son poste de préfète, elle a pourtant dû afficher une couleur et mener campagne. Elle a choisi d’adhérer au PLR, malgré une «sensibilité de centre gauche». Cette fibre sociale, elle l’a plusieurs fois manifestée lorsqu’elle s’est solidarisée avec les grévistes de «la Boillat», son ancien employeur. Pour le reste, elle explique: «Dans le Jura bernois, nous sommes loin des banques et de la chimie. Le PLR d’ici est très centriste. On y trouve des patrons de PME très proches de leurs employés. J’en connais qui, lorsque la conjoncture se détériore, paient d’abord leur personnel avant de toucher leur propre salaire.»

Pas impliquée dans la Question jurassienne

Et la Question jurassienne? Stéphanie Niederhauser avait prévenu avant la rencontre. Elle ne commenterait pas sa décision d’invalider le scrutin du 18 juin 2017 à Moutier. Ses parents – une mère catholique fribourgeoise et un père mennonite de l’Emmental – n’ont jamais été des militants de l’un ou l’autre camp. Elle non plus, d’ailleurs. «J’ai toujours regretté qu’on se dispute pour cette question. Personnellement, j’aime les gens, au-delà de leurs avis politiques», précise-t-elle. Dans sa jeunesse, elle a autant soutenu le HC Ajoie que le HC Bienne, selon la bande de copains avec laquelle elle sortait. Plus tard, lorsqu’elle a habité Moutier, sa fille s’est retrouvée dans une des classes de l’actuel maire séparatiste de Moutier, Marcel Winistoerfer. Elle le reconnaît sans hésiter: «Il a été un excellent professeur.»

Dès sa décision connue le 5 novembre dernier, la préfète s’est retrouvée sous le feu des critiques, notamment des autonomistes, vainqueurs du scrutin avec 137 voix d’écart. Ses détracteurs s’irritent qu’une préfète dénuée d’une formation de juriste puisse invalider un tel scrutin pourtant placé sous très haute surveillance. Elle répond qu’elle a trois juristes à disposition à la préfecture. «Le fait de ne pas être juriste est même un avantage. Cela m’a permis de prendre du recul.»

Pression médiatique

Mais les séparatistes se déchaînent surtout sur les réseaux sociaux, où ils la dépeignent en «marionnette», quand ce n’est pas en «soubrette» du gouvernement bernois. «La seule pression que j’aie ressentie a été médiatique, mais pas politique», précise-t-elle. On la sent pourtant blessée par les critiques portées en dessous de la ceinture, même si elle préfère se faire une raison: «Une personnalité élue doit pouvoir encaisser un volume de critiques plus élevé. J’ai décidé de ne pas porter plainte pour ne pas mettre de l’huile sur le feu.»

Aujourd’hui, la pression est quelque peu retombée. Tout le monde attend la décision du Tribunal administratif bernois, qui ne sera de toute façon qu’une étape en attendant le verdict du Tribunal fédéral.

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Profil

1969 Naissance.

1984 Entre à la Boillat.

1998 Collaboratrice spécialisée, puis vice-préfète du district de Moutier.

2010 Préfète suppléante, puis préfète du Jura bernois, à Courtelary.

2019 Invalidation du vote de Moutier.

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