Le Conseil fédéral cherche depuis longtemps un moyen de participer à l'espace de sécurité européen (Schengen) et à la politique d'asile commune des Quinze (accords de Dublin). Le fait pour la Suisse d'être isolée en la matière complique singulièrement le travail de ses autorités policières et renforce son attrait à l'égard des requérants d'asile, clament depuis des années Ruth Metzler et Arnold Koller. Et puis, ô miracle, l'Union européenne (UE) a fini par accepter il y a quelques semaines d'entrer en matière sur la question, en contrepartie de négociations sur la fraude douanière et l'évasion fiscale.

Plus ou moins implicitement, il était considéré comme évident jusqu'ici que la Suisse a intérêt à être associée aux accords de Schengen/Dublin, en tout cas plus que l'UE. Depuis cette semaine, cette belle certitude commence à se lézarder. Au parlement, réuni à Lugano, on s'est beaucoup interrogé à ce sujet ces derniers jours. Et on s'aperçoit que, loin d'être perçue comme l'aboutissement d'une longue quête du Graal, la perspective d'une entrée de la Suisse dans Schengen/Dublin suscite de multiples réticences et interrogations.

La marmite a commencé à bouillir surtout dans la cuisine radicale où l'on critique la stratégie du Conseil fédéral sur le dossier des bilatérales II en termes à peine voilés. On s'étonne en particulier que le gouvernement ait pris un engagement quasi ferme à l'égard de Bruxelles qu'il ne cherchera pas à négocier une participation à la carte à Schengen. Et ce, sans s'être assuré au préalable de bénéficier d'un large soutien dans le pays, notamment auprès des cantons. «Il faut éviter à tout prix d'arriver à un résultat dont on se rend compte à la fin qu'il est difficilement vendable au peuple», résume Guido Schommer, secrétaire général du PRD.

Point sensible

Le point politiquement le plus délicat est la suppression des postes de douane aux frontières helvétiques qu'impliquerait en principe la participation à Schengen. Hans Fehr, directeur de l'ASIN, bondit lorsqu'on lui en parle: «Supprimer les contrôles frontaliers alors que l'on vient d'accepter la libre circulation des personnes? Vous n'y songez pas! Surtout à l'heure de l'élargissement de l'UE. C'est une voie royale pour l'entrée en Suisse de criminels de tous poils en provenance de Pologne, de République tchèque et d'autres pays de l'Est.»

D'autant que les avantages que la Suisse tirerait de Schengen/Dublin sont contestés et en tout cas pas évidents à vendre. De facto, la politique d'asile commune des Quinze est plus un beau projet sur le papier au stade actuel qu'un système véritablement opérationnel. La possibilité qui serait offerte à la Suisse de se connecter aux banques de données des polices européennes est, elle, globalement saluée dans le camp bourgeois. Mais il s'agirait d'un plus purement «technique» et non «politique», souligne Guido Schommer. En outre, divers députés de gauche comme de droite soulèvent les problèmes de protection des données que pourrait entraîner le rattachement à ce système.

Schengen/Dublin ne suscite pas un enthousiasme démesuré non plus dans le camp des proeuropéens. Le démocrate-chrétien saint-gallois Eugen David déclarait jeudi au Tages-Anzeiger que «même Schengen» ne lui paraissait «pas intéressant pour la Suisse tant qu'elle ne sera pas membre de l'UE et donc dotée du droit de co-décision». Pour compléter le tableau, de larges franges du PS sont également plus que sceptiques. «Schengen/Dublin recèle un énorme potentiel de dérives. Il s'agit d'un énorme système de fichage auquel sont reliés 50 000 ordinateurs», diagnostique la socialiste neuchâteloise Valérie Garbani.