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«Plus de choix, moins d’automaticité dans l’attribution des subventions, volonté de faire rayonner une poignée d’institutions tels que le Grand Théâtre, la Comédie ou encore l’OSR», la droite – désormais majoritaire au Conseil municipal – demeure très critique sur la politique menée par le ministre municipal de la culture. Sami Kanaan répond.

- Le Temps: La droite critique votre politique culturelle. Portez-vous une oreille à ses desiderata?

- Sami Kanaan: Bien entendu. Mais dire que les subventions sont délivrées automatiquement d’année en année est erroné, ce ne sont pas de rentes! Ce que ne semble pas vouloir comprendre la droite, c’est que nous les réévaluons au minimum tous les trois à quatre ans, de manière transparente, via des conventions de subventionnement qui sont toutes disponibles sur le site de la Ville. Quant à faire rayonner des institutions, nous nous sommes battus pour faire reconnaître nos festivals au niveau fédéral; avec Lausanne et c’est une première, nous avons réussi à ce que des artistes romands soient présents au Festival d’Avignon; nous allons dépenser 60 millions de francs pour rénover le Grand Théâtre et construire une nouvelle Comédie. Je peine donc à comprendre ses critiques.

- Regrettez-vous qu’aucun festival ne soit vraiment célèbre au niveau national ou international?

- Je vous répondrai que dans le domaine de la musique électronique, l’Electron et le Mapping sont des festivals reconnus à l’échelon européen, tous comme le sont le Festival et Forum des droits humains (FIFDH, ndlr) et le festival Tous Ecrans.

- La droite parle de coupes «indolores» de 2%. Même le directeur de la Comédie, Hervé Loichemol, estimait non pas devoir supprimer un spectacle, mais renoncer à l’engagement d’une médiatrice culturelle. Pourquoi la culture ne devrait-elle pas participer aux efforts d’économies?

- Evidemment, on peut se passer d’une médiatrice culturelle, ce qui est fort regrettable pour attirer un nouveau public vers le théâtre, mais là n’est pas la question. Pourquoi, alors que le budget était déjà bénéficiaire, devrions-nous punir ceux qui travaillent bien, ceux qui font le dynamisme créatif de Genève, et qui de surcroît, attirent des publics? Quant à les qualifier d’indolores, elles ne le sont pas pour les petites structures comme le festival Black Movie qui a perdu 18 000 francs, ou toutes les autres qui tournent déjà avec de petits salaires.

- Vous avez déclaré qu’en lieu et place de 650 concerts durant la Fête de la musique, il ne pourrait y en avoir que 500… Le public fera-t-il la différence?

- Non, je n’ai pas dit «que» 500 concerts. J’ai surtout dit que ce seront 150 groupes de plus qui ne pourront pas jouer cette année. Là aussi, la Fête de la musique peut survivre ainsi. Il se trouve que cet événement est l’un des plus fédérateurs du canton avec la course de l’Escalade et qu’il rassemble toutes les composantes de la population. Moins de concerts, c’est autant d’artistes genevois qui n’auront pas l’occasion de se produire. C’est dommage. Pour quel bénéfice?

- En parlant de course de l’Escalade, comment justifiez-vous la différence de traitement entre les sommes dédiées à la culture (232 millions) et celles dédiées au sport (50 millions)?

- Elle s’explique surtout par une culture du bénévolat plus forte dans le sport et par le coût considérable de l’entretien du patrimoine culturel et de l’art lyrique. Je reconnais que la Ville a pris un retard important dans ses installations sportives, raison pour laquelle nous allons investir des centaines de millions de francs dans les années à venir pour les rénover et développer de nouvelles infrastructures.

- La fréquentation est-elle un critère dans l’attribution des subventions?

- Naturellement. Mais ce n’est pas le seul élément que nous considérons, nous sommes également très attentifs à la typologie du public et à la diversité des propositions culturelles. L’une de mes priorités politiques a été d’encourager les institutions subventionnées à attirer ceux qui ne les fréquentent pas. Cela porte ses fruits.

- Sans faire de comptes d’apothicaire, la ville dépense beaucoup pour la culture si l’on calcule cette somme par habitant. Comme l’expliquez-vous?

- D’abord, la Ville de Genève assume une grande partie de l’offre culturelle du canton. Il faudrait donc prendre en compte le nombre d’habitants dans le canton, voire de la région pour avoir un chiffre pertinent. On arrive à des montants bien inférieurs à ceux brandis par la droite. Ensuite, certains semblent peiner à comprendre que ce qui nous coûte cher, ce sont les coûts d’entretiens et de valorisation de nos collections, soit une grande partie des 80 millions de francs par année que pèsent nos musées, puis l’art lyrique avec quelque 42 millions et l’Orchestre de la Suisse romande pour près de 9,5 millions. J’entends ces critiques sur les coûts de la culture. Mais alors que les collectivités publiques qui profitent de notre offre participent à son financement.

- Les conflits qui opposent les magistrats successifs de gauche à la culture et la droite durent depuis des décennies. Ce combat n’est-il pas stérile?

- Il y a eu pendant longtemps un consensus autour de la culture, en caricaturant, de l’opéra à l’Usine. Les tensions se situaient plutôt entre Canton et Ville, ce que j’avais contribué à apaiser. Les tensions actuelles gauche-droite le seront tant que nos adversaires n’auront pas de véritable projet de politique culturelle à proposer. Après, on peut discuter de tout, sans faire preuve de mépris vis-à-vis du monde associatif, et sans insinuer que les milieux culturels sont des assistés. C’est inutilement blessant.


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