A la douane de Boncourt, dans le canton du Jura, un garde-frontière a un doute. Le permis de conduire français que lui présente un automobiliste lui paraît falsifié. Alors il téléphone au Centre de coopération policière et douanière (CCPD), situé à quelque 250 kilomètres de là près de l'aéroport de Genève, où un garde-frontière de permanence recueille ses soupçons. Celui-ci demande instantanément au fonctionnaire de la police aux frontières (PAF) française, assis en face de lui, de consulter son fichier national des permis de conduire. Le policier pianote sur son clavier d'ordinateur. L'identité du détenteur, le numéro et la date de délivrance du document concordent: l'automobiliste peut librement entrer en Suisse.

Quelques minutes plus tard, c'est au tour du policier de recevoir un appel. A la frontière franco-italienne de Modane, des douaniers français ont interpellé un homme sans pièce d'identité. Il prétend habiter en Suisse. Le garde-frontière vérifie son nom sur la liste nationale des ressortissants étrangers, mais n'en trouve pas la trace…

Depuis sa création il y a presque un an, en août 2002, le cerveau du dispositif de coopération franco-suisse en matière de coopération judiciaire, policière et douanière a déjà fourni près de 30 000 informations de ce genre aux services chargés de la sécurité intérieure dans les deux pays. Par mois, le CCPD traite désormais quelque 750 demandes d'entraide. Dont plus des deux tiers émanent de la Suisse.

«Avant, raconte Jean Nobs, officier de la police judiciaire genevoise et coordinateur suisse du centre, pour connaître simplement le détenteur d'un numéro de plaques d'immatriculation françaises, il fallait passer par Interpol. Au mieux, l'information parvenait au bout de trois mois, c'est-à-dire beaucoup trop tard. Maintenant elle est immédiate.»

L'efficacité de cette coopération quotidienne s'est déjà illustrée à plusieurs reprises. C'est par l'intermédiaire du CCPD, et grâce à l'accord de coopération franco-suisse signé en 1998 dont il dépend (lire ci-contre), qu'au mois de mai les évadés de la prison de Luynes, repérés en Suisse, ont été pris en filature par des policiers genevois jusqu'à Valence, puis suivis par les policiers français qui les ont arrêtés dans le département du Vaucluse. Ou encore que le mois dernier des jeunes de la banlieue lyonnaise ont été poursuivis par-delà la frontière par des policiers genevois, puis que l'un d'entre eux a pu être appréhendé dans le Pays de Gex par les gendarmes français.

«Ces différentes affaires ont provoqué un choc pour les délinquants, car ils commencent à se rendre compte que l'immunité dont ils bénéficiaient en traversant la frontière n'existe plus», note le lieutenant-colonel de gendarmerie Philippe Gignoud, coordinateur-adjoint français du CCPD.

Inimaginable il y a encore une quinzaine d'années, en raison de la sacro-sainte souveraineté nationale, la coopération policière et douanière telle qu'elle existe désormais n'a fait que formaliser et améliorer les relations qui s'étaient créées au niveau local. Avant le CCPD, policiers et douaniers français et suisses collaboraient déjà, mais de façon informelle. Pour obtenir des renseignements sans passer par Interpol, certains téléphonaient directement à un homologue du pays voisin qu'ils connaissaient. Mais l'information obtenue ne pouvait pas figurer dans le rapport. Concernant l'observation transfrontalière prévue dans l'accord, sous réserve d'une autorisation judiciaire, Suisses et Français la pratiquaient aussi auparavant, bien qu'elle ne fût pas autorisée. Il y avait le risque d'être surpris en mission par les autorités de l'autre pays et la contrainte de ne pas pouvoir retranscrire les observations effectuées dans le rapport.

Les autorités politiques des deux pays se sont aussi rendu compte que pour accroître la lutte contre la criminalité de passage, il valait mieux travailler ensemble. «Il y a quelques mois, au cours d'une soirée, raconte le lieutenant-colonel Philippe Gignoud, des gendarmes français de la zone frontalière sont avertis par le CCPD que deux voitures viennent d'être volées à Genève. Peu après, dans la même nuit, ces véhicules sont repérés au tunnel du Vuache sur l'autoroute qui mène à Lyon. Les occupants sont arrêtés. Ils revenaient de Chamonix où ils avaient commis des cambriolages dans quelques chalets: preuve que les mêmes criminels agissent des deux côtés de la frontière.»

Ce sont évidemment les cantons frontaliers – Genève et Vaud en tête – qui ont essentiellement recours les services du CCPD, mais Jean Nobs se réjouit de constater que «23 des 26 cantons nous ont déjà demandé des informations». Côté français, les demandes émanant des départements de la Haute-Savoie et de l'Ain représentent la moitié des interrogations. Mais de plus en plus, les autres départements français téléphonent au CCPD. Un appel sur huit provient de Lyon, un sur vingt d'un département du nord, où transitent les véhicules en provenance d'Angleterre et des Pays-Bas. Le centre fonctionne en permanence.

Créé pour améliorer la coopération transfrontalière, le CCPD favorise paradoxalement la coopération nationale. Habituellement concurrents, gendarmes, policiers et douaniers français collaborent dans la salle de coopération tout comme le font des policiers de cantons différents, avec les gardes-frontière et la police fédérale.