Après neuf ans passés à la tête du corps d'armée de campagne 1, le Vaudois Jean Abt prendra sa retraite à la fin 2000. Le corps d'armée de campagne 1 est celui des Romands, bien qu'il englobe une partie du canton de Berne. La cellule qui travaille actuellement à la réforme de la défense, Armée XXI, planche sur une option qui prévoit la disparition des corps d'armée, les plus grandes unités opérationnelles. Or des francophones de l'institution militaire, parmi lesquels Jean Abt, souhaitent maintenir un grand commandement en main romande.

Dimension capitale

C'est dire si la succession du commandant de corps Jean Abt revêt une dimension capitale quant au choix du successeur. Les commandants de corps sont au nombre de sept. Ils font partie du conseil de direction du Département fédéral de la défense (DDPS), la plus haute instance décisionnelle du ministère, laquelle, lors d'une prochaine séance agendée au 1er mai, retiendra une option de réforme qui déterminera le contenu de la future armée. Le successeur de Jean Abt disposera d'une voix à partir de 2001 et cette voix constitue un enjeu: elle peut faire pencher la balance dans le camp des «réformateurs» ou dans celui des «conservateurs» lors de la mise en place de la réforme.

Le Conseil fédéral doit examiner mercredi la liste des remplaçants potentiels de Jean Abt. La tradition veut que le ministre de la Défense soumette trois candidatures au moins à ses collègues. D'après nos informations, le brigadier genevois Alain Rickenbacher est l'un des candidats au poste de Jean Abt. Ses chances de succéder au Vaudois sont élevées. Les chefs des départements des affaires militaires des cantons romands auraient adressé à Adolf Ogi une lettre de soutien à Alain Rickenbacher. Le canton de Genève revendique pour l'un des siens le commandement du corps d'armée de campagne 1. Le dernier Genevois à l'avoir dirigé fut Charles Sarasin, de 1927 à 1933.

Le brigadier Rickenbacher est âgé de 55 ans. Il commande l'école d'état-major général de Lucerne, qui forme l'élite du corps des officiers. Au sein de la cellule «Armée XXI», certains, sous le couvert de l'anonymat, ne souhaitent pas la nomination du brigadier genevois au poste de Jean Abt. Ils le trouvent «trop conservateur» mais lui reconnaissent des «qualités indéniables».

Qu'entendent-ils par «conservateur»? L'on sait que la cellule «Armée XXI» a présenté lundi deux options de réforme à l'ensemble des officiers généraux (Le Temps du 4 avril). L'une de ces options porte le nom de «modularité», l'autre de «Wehrbezirke» (régionalisation ou circonscriptions de défense), qui est une sorte de retour à la conception de l'Armée 61. La première est novatrice, elle a les faveurs de la cellule «Armée XXI». Elle préconise une centralisation du haut commandement à Berne, la dissolution des corps d'armée, des divisions et des régiments, pour ne retenir que les brigades et les bataillons. Ces derniers deviendraient les «modules» de base de la défense et seraient assemblés en fonction des besoins, selon le principe de la «task force».

Exact contraire

La régionalisation est l'exact contraire de cette vision dynamique de la défense. Elle repose sur des structures de commandement décentralisées et il semble qu'elle ait été présentée lundi uniquement «pour la forme» et que bien peu d'officiers généraux la soutiennent. L'armée suédoise vient d'ailleurs de décider l'abandon du modèle Wehrbezirke. Entre la régionalisation et la modularité, le brigadier Rickenbacher choisit la seconde option, dit-on dans les cercles militaires. Pourquoi, dès lors, passe-t-il pour un «conservateur» aux yeux de certains? Comme le commandant de corps Jean Abt, le brigadier milite pour le maintien d'une forme de commandement décentralisé, qui laisse une marge de manœuvre dans la mise sur pied et la conduite de missions. Jean Abt, qui dit soutenir la modularité, veut l'amender en lui adjoignant deux ou trois «états-majors de forces» qui s'ajouteraient au commandement central de Berne. L'un des états-majors de forces serait situé en Suisse romande, de façon, notamment, à conserver un ancrage francophone dans les hautes sphères de l'état-major.

La nomination du successeur de Jean Abt pose aussi le problème de l'emploi des officiers généraux dans la future défense. Ils sont 75 aujourd'hui. Leur nombre sera réduit d'un tiers, réduction qui s'accompagnera d'un «plan social» fort cher, évalué à 50 millions de francs. La succession du Vaudois est donc également une question d'argent. De combien de commandants de corps l'armée aura-t-elle encore besoin au moment de l'introduction de la réforme Armée XXI, en 2003-2004? Ils seront certainement moins nombreux qu'aujourd'hui. Or le successeur présumé de Jean Abt, Alain Rickenbacher, aura 59 ans en 2004. Si l'armée n'a plus besoin de lui, il faudra envisager une retraite anticipée, forcément coûteuse. C'est pourquoi, d'un point de vue financier, il serait plus économe de nommer un remplaçant à Jean Abt qui atteindra l'âge légal de la retraite – 62 ans pour les officiers généraux – aux alentours de 2004, dit-on au sein du DDPS.

Autre proposition

Une autre solution, propose-t-on encore, serait de confier le corps de campagne 1 à Alain Rickenbacher, mais d'élever ce dernier au grade de divisionnaire, situé juste en dessous de celui de commandant de corps. Moins il y aura de commandants de corps en 2004, moins grande sera la tentation de perpétuer des commandements en rapport avec ce grade. Le ministre de l'Economie, Pascal Couchepin, après avoir contesté le programme d'armement 2000, pourrait remettre en cause la procédure de nomination du successeur de Jean Abt.