Entreprise familiale, puis multinationale, Suchard fait intimement partie du patrimoine neuchâtelois. Le choc de l'arrêt de la production dans le canton, en 1990 (1993 pour les fameux Sugus), lui a donné une dimension quasi mythique, nourrie de la nostalgie qui entoure les époques révolues.

Quinze ans plus tard, un collectif d'étudiants de l'Institut d'histoire de l'Université de Neuchâtel emmené par Claire-Aline Nussbaum et le professeur Laurent Tissot a entamé un retour aux sources. Sur la base d'archives inédites, il a décortiqué la saga chocolatière de la famille Suchard et de ses deux patriarches, Philippe Suchard et Carl Russ. Résultat: un ouvrage* très riche, qui constitue une des premières monographies d'une multinationale en Suisse.

Des débuts modestes

La légende, d'abord: l'amour de Philippe Suchard pour le chocolat serait né lors d'une course à la pharmacie pour acheter une tablette à l'intention de sa mère malade. Cette vocation précoce n'a pas facilité les débuts de la future multinationale, qui furent modestes, voire laborieux. En 1825, Philippe, alors âgé de 28 ans, ouvre une confiserie à Neuchâtel, qui existe toujours sous le nom de Wodey Suchard. L'année suivante, il installe dans le vallon de Serrières un moulin à broyer les fèves de cacao. Production journalière: 30 kilos de chocolat.

Franc-maçon, empreint de la philosophie du progrès, Philippe Suchard peine à donner à sa petite affaire un essor qui dépasse les frontières cantonales.

Le premier déclic a lieu en 1855: l'association du père avec son fils, également prénommé Philippe, aboutit quatre ans plus tard à la constitution d'une société en nom collectif. Philippe Junior s'engage totalement dans la chocolaterie, alors que son père, touche-à-tout autodidacte, ne voit là qu'une source d'appoint parmi d'autres.

En 1860, nouveau tournant: les deux hommes engagent un voyageur de commerce allemand, Carl Russ. Avec son expérience commerciale, ce dernier entraîne «la» Suchard sur la voie de la prospérité et du développement international. En 1868, il épouse Emilie, fille du fondateur, scellant ainsi la dimension familiale de l'entreprise. Le site de Serrières produit alors quotidiennement entre 2000 et 2500 kilos de chocolat.

Expansion internationale

Les années 1870 vont révolutionner Suchard et l'industrie chocolatière: les progrès de la chimie permettent l'apparition du chocolat au lait et du chocolat fondant, ce qui élargit l'audience d'un produit connu jusque-là pour son amertume. La mécanisation de l'appareil de production permet de réduire les coûts et de rendre les tablettes plus abordables pour la population.

En parallèle, Suchard ouvre une fabrique à Lörrach, en Allemagne, afin de surmonter les barrières protectionnistes. Le processus d'internationalisation est lancé. A la fin du XIXe siècle, Suchard est la plus grande entreprise chocolatière de Suisse, devant Nestlé, Peter-Cailler-Kohler et Lindt & Sprüngli.

En 1901, l'entreprise de Serrières lance un de ses produits-phares, la tablette de chocolat au lait «Milka». Elle se distingue déjà par la couleur mauve de son emballage et par la présence d'un fermier et de sa vache sur fond de paysage alpin. En utilisant les valeurs et les symboles helvétiques pour faire sa publicité - une tendance qui subsiste aujourd'hui -, Suchard fait œuvre de pionnier en matière de marketing.

Autocrate et philanthrope

Seul à la tête de l'entreprise après les décès successifs des Suchard fils et père, en 1883 et 1884, «le vénéré chef» Carl Russ est le grand artisan de ce succès. Autocrate, paternaliste, il s'investit dans une politique sociale ambitieuse: il construit des maisons ouvrières - la Cité Suchard -, la première crèche du canton et subventionne généreusement plusieurs institutions de bienfaisance. Afin de garder un contrôle absolu sur ses ouvriers, il s'oppose à la création d'un syndicat interne à l'entreprise.

Son décès, en février 1925, clôt une page importante de Suchard, devenue société anonyme en 1905. Le site de Serrières emploie 2000 employés, qui produisent 60000 kilos de chocolat par jour. L'ensemble de la société - qui comprend alors huit filiales réparties dans toute l'Europe - est dirigé de manière très centralisée depuis les bords du lac de Neuchâtel.

L'autoritarisme du «règne» de Carl Russ a permis à Suchard d'avancer en éludant les questions dérangeantes et les bisbilles familiales. Très mal préparée, sa succession va ouvrir la boîte de Pandore: les ambitions se révèlent, les critiques s'affichent. Dans la crise de la fin des années 1920, Suchard est désorientée. Elle ne retrouve un peu de sérénité que dans le courant des années 1930.

La famille mise hors jeu

Pour la famille, le prix à payer est important: elle est exclue partiellement, puis complètement des organes dirigeants. En 1937, la création d'une holding ne constitue pas uniquement le changement d'organisation juridique, mais aussi la création d'une nouvelle société débarrassée des scories familiales.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'histoire de Suchard se confond avec celle de l'industrie chocolatière suisse, qui traverse une période de croissance sans précédent. En 1970, Tobler et Suchard fusionnent. En 1976, 800 employés s'activent à Serrières sous la raison sociale Interfood SA, alors que les spécialités Suchard sont fabriquées dans 18 pays. Les rachats par Klaus Jacobs, en 1982, puis par Philip Morris, en 1990, constituent un triste chant du cygne. A Serrières, depuis lors, les effluves de tabac ont remplacé les douceurs du chocolat.

*Suchard, naissance d'une multinationale suisse (1826-1938), Claire-Aline Nussbaum et Laurent Tissot (dir.), Editions Alphil, 279 pages.