CFF

Suicide sur des voies: «Cela arrive si vite. Nous sommes impuissants»

Les CFF changent de stratégie pour lutter contre les suicides sur les voies. Maryan Klatt, conducteur de 49 ans, raconte le jour où une femme a décidé de mettre fin à sa vie sous le train qu’il conduisait

«Cela arrive si vite. Nous sommes impuissants»

Durant vingt et un ans, Maryan Klatt, 49 ans, a conduit des trains sans drame. L’accident s’est produit il y a deux ans, sur une voie très fréquentée en Suisse romande. «Je roulais à 140 km/h lorsque j’ai aperçu une femme au bord de la voie, raconte ce conducteur des CFF. Ma première pensée a été: que fait-elle là? J’ai compris un instant plus tard. Alors que j’étais à une cinquantaine de mètres, elle s’est étendue sur les rails. Elle a disparu sous le train. Je peux dire que j’ai eu de la chance, en quelque sorte, car je n’ai rien vu ni entendu.»

Les mécaniciens de locomotive confrontés à un suicide évoquent souvent le bruit que produit le corps en heurtant la machine. Les images et le son survivent longtemps après l’événement. Ils ressurgissent parfois la nuit, dans des cauchemars où se rejoue la scène. Thomas Reisch, médecin-chef au Centre de psychiatrie de Münsingen, connaît bien ce symptôme, rencontré chez plusieurs conducteurs de train en thérapie. «Cela fait partie des manifestations classiques d’un stress post-traumatique: des souvenirs récurrents, une forte tension, et l’angoisse, à tout moment, que cela se reproduise.» Au point, parfois, de ne plus pouvoir affronter les voies. Ou d’avoir soi-même des pensées suicidaires. «Mais aucun de ceux que j’ai accompagnés n’a voulu imiter ce geste. Ils ne souhaitent pas infliger cela à un collègue.»

Statistiquement, un conducteur de train peut s’attendre à une rencontre mortelle environ tous les dix ans. Lorsque Maryan Klatt débutait dans la profession, on parlait d’un cas dans une vie. «Nous ne sommes pas égaux face à cette probabilité. En trente ans de métier, cela ne m’est jamais arrivé. L’un de mes collègues a connu dix suicides», souligne Hans-Rudolf Schürch, du syndicat du personnel de locomotive.

«On ne s’habitue jamais»

«Plus le nombre de cas est élevé, plus c’est difficile. On ne s’habitue jamais à cela», observe Thomas Reisch. Immédiatement après un accident, le médecin recommande aux conducteurs de solliciter de l’aide et de se divertir, pour évacuer les souvenirs. «Dans 40 à 50% des cas, l’état de choc perdure après trois mois. Il est alors nécessaire de suivre une thérapie pour tenter de vider ces images de leur violence émotionnelle. On n’y arrive pas toujours.»

«Lorsque j’ai commencé, il y a 23 ans, le suicide était tabou. Cela faisait partie du métier, c’est tout», se souvient Maryan Klatt. Depuis quelques années, «la situation s’est améliorée. On en parle plus à l’interne», poursuit-il. Le sujet figure au programme de la formation des jeunes mécaniciens. Le syndicat du personnel de locomotive a quant à lui mis sur pied il y a trois ans une formation d’une journée sur les ­risques de la profession, destinée à ses membres, avec l’intervention d’un psychologue sur le suicide. «Il nous a conseillé de nous préparer mentalement à l’événement, en imaginant comment nous réagirions. J’ignore si cela m’a aidé à affronter mon accident, survenu un an plus tard, mais c’est une bonne chose. On nous dit aussi de fermer les yeux, voire de nous boucher les oreilles, mais cela arrive si vite. Nous sommes impuissants.»

Lorsqu’un «accident de personne», selon les termes des CFF, se produit, le chef prend en charge le conducteur, aussitôt relevé de son poste. S’il le souhaite, le mécanicien peut solliciter l’aide d’une cellule de soutien psychologique des CFF et prendre congé durant deux jours. Le retour au travail peut être difficile. «On sait que cela peut se reproduire à tout moment. On ressent une certaine tension. De la colère, aussi, pour ceux qui décident de mourir ainsi, en impliquant d’autres personnes dans leur geste», souligne Maryan Klatt.

Les pilotes connaissent les tronçons sensibles, où les risques sont plus élevés de croiser la route d’un désespéré. Mais, de peur de donner des idées, ils tiennent à garder le silence sur ces lignes maudites .

Publicité