La Suisse détient le record des suicides par armes à feu en Europe. «Aucun autre pays européen ne compte autant de suicides par armes à feu pour 100 000 habitants», indique une étude publiée mercredi par le Bulletin des médecins suisses, l’organe de la FMH (Fédération des médecins suisses).

A moins de six semaines de la votation sur l’initiative sur les armes, le 13 février, les conclusions de cette étude, qui font suite aux déclarations du président de la FMH, Jacques de Haller, en faveur de l’initiative, ne sont pas innocentes. L’auteur, Thomas Reisch, professeur à la clinique de psychiatrie de l’Université de Berne, ne cache pas ses sympathies non plus. Il considère comme «évident» qu’une prévention du suicide visant à limiter «l’accès aux possibilités de passer à l’acte», notamment par une restriction de la disponibilité des armes à feu, «permet de sauver des vies».

Le professeur de médecine montre surtout que la réduction des effectifs de l’armée, à partir de 2004, et donc la diminution du nombre d’armes de service conservées à domicile ont entraîné une baisse, aussi, du nombre de suicides par armes à feu dans les tranches d’âge concernées (voir les graphiques ci-contre). «Un heureux hasard», constate l’auteur, car les réformes d’Armée XXI ne poursuivaient évidemment pas ce but-là, mais qui constitue «vraisemblablement la mesure de prévention du suicide la plus efficace que la Suisse ait mise en place ces 20 dernières années – même si elle reste insuffisante et si ce n’était pas sa vocation première.»

En tout cas, la corrélation entre la détention de l’arme d’ordonnance à domicile – une spécificité suisse – et la proportion de suicides par armes à feu est une nouvelle fois établie, constate l’auteur. Celui-ci ne doute pas que l’initiative, si elle est acceptée, fera reculer le nombre de suicides.

Une prévision que d’autres recherches, qui établissent elles aussi un lien entre la proportion d’armes à feu en circulation et celle des suicides opérés par ce moyen, se gardent toutefois d’afficher de manière aussi claire. Elles soulignent que les relations que l’on peut constater n’ont pas d’incidences directes sur le chiffre absolu des suicides. En d’autres termes, il peut y avoir beaucoup d’armes à feu disponibles, et donc une forte proportion de suicides commis par ce moyen, mais peu de suicides.

Diverses enquêtes menées dans un ou plusieurs cantons ces dernières années avaient déjà cherché à savoir quel rôle jouait spécifiquement l’arme de service dans les suicides. La plupart de ces études arrivaient à des résultats similaires, qui permettent d’évaluer la fréquence du recours à l’arme militaire entre 40 et 45% des cas de suicide par arme à feu. Une recherche du criminologue zurichois Martin Killias situait même cette proportion à 68% des cas à partir des données policières collectées dans sept cantons.

Mais Thomas Reisch a observé que l’arme militaire était utilisée davantage par des hommes de moins de 40 ans, ou de plus de 60. Or, pour la première catégorie, les résultats «sont sans appel» et les effets de la réforme de l’armée particulièrement sensibles. A partir de 2004 en effet, soit dès l’introduction des restructurations apportées par Armée XXI, «les suicides par armes à feu ont diminué de 48,6% chez les hommes âgés de trente à quarante ans», constate l’étude, soit précisément dans la catégorie d’âge des hommes désormais libérés de leurs obligations militaires.

La baisse observée ne se retrouve pourtant pas dans les statistiques globales des suicides en Suisse, qui ne sont qu’en légère régression. Explication de Thomas Reisch: la baisse est compensée par l’augmentation importante des suicides assistés, qui concernent avant tout les femmes et n’ont aucun rapport avec les armes à feu.

Les adversaires de l’initiative, eux, pas davantage que le Conseil fédéral, ne croient qu’une acceptation de l’initiative ferait baisser le nombre de suicides. Il s’agit là de «thèses émotionnelles» déconnectées de «la mécanique suicidaire», dénonce le conseiller national UDC jurassien Dominique Baettig, médecin psychiatre. «Les suicides par armes à feu tendent à devenir moins fréquents, mais le nombre global des suicides reste stable. Ce qui montre qu’un moyen remplace l’autre et que la présence de l’arme n’est pas la cause, mais le moyen. Le suicide reste l’aboutissement d’une évolution compliquée, avec des aspects culturels complexes», dit Dominique Baettig, qui ne croit pas à l’effet préventif de l’initiative.