L’avocat genevois a été désigné jeudi soir par les libéraux genevois aux côtés de Martine Brunschwig Graf comme candidat à la candidature pour la succession de Pascal Couchepin (LT du 24.07.2009). Interview.

Le Temps: Avez-vous vraiment envie d’être conseiller fédéral?

Christian Lüscher: La réponse est oui. J’ai beaucoup réfléchi avant d’être candidat à la candidature et je pense avoir l’enthousiasme, le désir de servir mon pays et les compétences nécessaires pour cet immense défi.

– Est-ce une envie qui remonte à longtemps ou est-elle née des circonstances de la démission de Pascal Couchepin?

– Depuis un peu plus d’une année, certains conseillers nationaux, suite à certaines interventions que j’ai faites, m’ont fait passer des messages disant que je serai un jour leur conseiller fédéral. Mon nom a été évoqué lors de la démission de Pascal Couchepin, notamment par la cheffe du groupe libéral-radical, Gabi Huber, et par Fulvio Pelli, ce qui m’a poussé à y réfléchir sérieusement. Mon entrée au Conseil national a été pour moi un choc, une révélation, je me suis dit: «C’est là que je suis bien», je me suis tout de suite senti dans mon élément et j’ai été magnifiquement accueilli au sein du groupe.

– Vous avez découvert que vous étiez fait pour ça?

– J’ai découvert que je me sentais très bien au sein de la politique fédérale, j’ai trouvé rapidement ma place, les débats d’idées me passionnent.

– C’est difficile de se faire une place à Berne?

– Non. Dès l’instant où l’on affiche une certaine ligne de conduite, qu’on est fidèle à la ligne du parti, si on connaît bien ses dossiers et qu’on comprend les autres. On me fait beaucoup de reproches, mais même mes opposants les plus résolus me reconnaissent, en commission, une connaissance approfondie des dossiers.

– Ou vous situez-vous à l’intérieur du parti, disons entre Christa Markwalder et Philippe Müller?

– Je me considère comme un libéral convaincu, à la fois proche de l’aile économique et de l’aile humaniste.

– Qu’entendez-vous par convaincu?

– Je pense que l’économie de marché et la concurrence sont le meilleur système. Mais une fois qu’on a créé les conditions propices à leur développement, il faut faire en sorte de permettre celui de la dimension humaniste.

– A première vue, on ne vous classerait pas dans les rangs des libéraux humanistes…

– On a tort de vouloir opposer le libéralisme économique et le libéralisme humaniste. Ils sont parfaitement compatibles, plus encore: il est nécessaire qu’ils coexistent. L’un sans l’autre, ce n’est plus du libéralisme.

– Etes-vous prêt à reprendre le département de Pascal Couchepin? Le nouvel élu n’aura pas le choix…

– A court terme c’est tout à fait clair, le conseiller fédéral nouvellement élu, quel qu’il soit, va hériter de ce département pour le moins complexe. C’est un mérite, que l’on oublie souvent de reconnaître à Pascal Couchepin, que d’avoir retroussé ses manches et d’avoir repris ce département, alors que rien ne l’y obligeait. Objectivement, c’est un département où il n’y a rien à gagner, que des coups à prendre et tout à perdre. De toute façon, il me semble qu’à relativement courte échéance, ce département devrait revenir à un alémanique. Il y a eu une vision romande pendant très longtemps, depuis l’élection de Ruth Dreifuss. Il faudrait aujourd’hui une vision nouvelle et suisse alémanique du dossier. Je ne peux pas exclure qu’Ueli Maurer, par exemple, soit intéressé par ce département.

– Vous-même, comment prenez-vous les coups?

– Les coups politiques, sans aucun problème, cela fait vingt-deux ans que je suis avocat, que je prends des coups. J’ai le cuir solide. Si l’on m’attaque sur ma vie privée, cela ne me gêne pas non plus. Ce qui me gêne, c’est l’impact de ces attaques sur ma famille.

– Vous aimez la bagarre?

– J’aime le combat politique, dans la mesure où certaines règles sont respectées. J’ai été escrimeur par le passé et l’escrime est un sport exigeant, mais néanmoins très fair-play. J’aime certes gagner en combattant pour mes idées, mais je respecte toujours une décision prise, même lorsque je suis dans le camp des perdants.

– S’agissant de votre activité au Conseil national, de quoi êtes-vous le plus satisfait?

– Je suis extrêmement satisfait d’avoir participé à la fin des travaux sur l’adoption du Code de procédure civile. Un code de procédure civile, ça n’a l’air de rien, mais ça régit notre vie et j’en suis très fier. J’ai bien travaillé sur ce dossier, j’ai été rapporteur de langue française, j’ai ensuite écrit un ouvrage avec un collègue. Je suis assez fier aussi d’avoir été le premier à soulever la question des jours-amendes, qu’il ne s’agit pas d’abolir mais à propos desquels il faut rendre le pouvoir au juge de déterminer la juste peine dans chaque cas particulier. Comme d’habitude, on a dit que c’était du populisme et blablabla. Une année plus tard, tout le monde était d’accord. Je suis également assez content d’être intervenu, en tant que père de deux enfants, contre la légalisation du cannabis.

– Pour en revenir à ce qui attend le successeur de Pascal Couchepin, voyez-vous une impérieuse nécessité de réorganiser le Conseil fédéral?

– On a vu récemment que le Conseil fédéral a de la peine à réagir en temps de crise. Il faut d’une part qu’il soit plus réactif et d’autre part qu’il dispose des instruments pour gouverner. Les conseillers fédéraux ne sont pas assez disponibles pour construire une véritable stratégie politique. On a parlé de nommer des secrétaires d’Etat. Le peuple n’en veut pas. Il faut trouver une autre solution, ce qui ne sera possible que si le Conseil fédéral vient lui-même présenter un projet acceptable aux Chambres. La condition du succès est que l’initiative vienne du Conseil fédéral, on ne peut pas lui imposer une réforme.

– On a pourtant l’impression que le Conseil fédéral ne veut à aucun prix d’une réforme…

– Il y a des moments où il vaut mieux proposer quelque chose d’acceptable, avant de se faire imposer quelque chose d’inacceptable.

– C’est une formule que l’on peut extrapoler à d’autres dossiers, par exemple les relations avec l’UE ou les problèmes relatifs à la fiscalité. Qu’en pensez-vous?

– Il y a la question des conventions de double imposition. Avec le recul, on s’en sort bien. Tant la convention que nous avons conclue avec les Etats-Unis que celles qui ont abouti avec des Etats européens nous ont permis d’avancer. En ce qui concerne les Etats-Unis, je suis plutôt rassuré sur la fiscalité mais pas spécialement optimiste pour UBS. Pourtant, le terreau existe pour d’excellentes relations avec les Etats-Unis. C’est un pays qui nous ressemble beaucoup et qui, contrairement à certains de nos voisins, a la même conception des rapports entre l’Etat et l’individu. J’ai vécu aux Etats-Unis et je parle parfaitement l’anglais. Nous devons absolument raffermir nos liens politiques et économiques avec les Etats-Unis et, si je suis élu, je m’y emploierai. Ce qu’on règle avec les Etats-Unis, c’est comme si on le réglait avec l’Europe. C’est donc une priorité absolue.

– Comment voyez-vous l’avenir des relations entre la Suisse et l’UE?

– Je pars d’un constat extrêmement simple. Aujourd’hui comme hier, le peuple ne veut pas d’une adhésion. On peut faire de grandes théories, mais l’on doit respecter la volonté populaire. J’étais eurosceptique en 1992, ce qui n’était pas très populaire à l’époque à Genève et, objectivement me semble-t-il, cela n’a pas été un désavantage pour la Suisse, sur le plan économique, de ne pas avoir été membre de l’EEE. Au Conseil fédéral, le dossier européen doit être géré en fonction de la volonté populaire, c’est-à-dire en poursuivant les relations bilatérales.

– Et si la voie bilatérale s’avère être bouchée?

– Il faudra alors envisager un autre scénario, mais qui respecte la volonté populaire. Vous savez, la relation avec l’UE est une relation entre deux partenaires. L’UE aussi en retire des avantages. Si l’on consent les efforts nécessaires avec la bonne foi nécessaire, je suis persuadé qu’on peut continuer. Je ne suis pas sûr que sans la crise économique, l’Europe se plaindrait aujourd’hui de ses relations avec la Suisse.

– On entend souvent dire que la Suisse entrera dans l’Europe le jour où economiesuisse estimera que c’est plus avantageux. Partagez-vous cet avis?

– Non. L’Europe n’est pas seulement un ensemble économique, mais également une construction politique. Or, en l’état, le peuple suisse ne veut pas faire partie de cet ensemble politique, c’est un fait. Peut-être changera-t-il un jour, mais on en est loin. De plus, notre situation économique est plus saine que celle de nos voisins, ce n’est pas le moment de discuter de cette question, ce serait vain, et ça ne ferait que nous nuire.

– Votre discours est en la matière assez proche de celui de l’UDC. Comprenez-vous que l’on vous classe volontiers dans la frange du PLR qui pourrait aussi bien faire partie de l’UDC?

– Je ne crois pas que ce que je dis soit différent de ce que dit le Parti libéral-radical. Et puis vous savez, la question européenne divise presque tous les partis. Ce qui est important, c’est de respecter la volonté populaire. Je tiens à ajouter que depuis l’annonce de la démission de Pascal Couchepin, je n’ai absolument pas discuté avec un seul élu de l’UDC à Berne. Mais il ne faut pas être hypocrite. Sur les questions économiques, sur les questions de fiscalité, de sécurité, nous sommes dans la plupart des cas d’accord avec l’UDC. Dès qu’on aborde la question des étrangers, il y a une différence et c’est ce qui fait que nous sommes des libéraux-radicaux et que l’UDC est l’UDC.

– Le parlement de milice sera-t-il encore longtemps à la hauteur de sa tâche?

– Je suis acquis au principe du parlement de milice, il fonctionne tout à fait bien. Peu de gens se rendent compte de l’engagement que cela représente. La masse de travail est gigantesque, qui oblige soit à réduire son temps de travail personnel, soit à empiéter très largement sur sa vie privée et sur ses loisirs.

– Peut-on dire que la politique est ce qui vous fait vivre?

– Non, je ne crois pas, d’autant plus que je suis entré relativement tard en politique. Les hasards de la vie ont voulu que j’aie d’abord fait des enfants, puis consacré du temps à ma carrière professionnelle, avant de me lancer en politique. Je suis arrivé au niveau fédéral au moment où j’étais déjà associé dans une étude qui compte actuellement 45 personnes. Je ne vis pas que pour la politique, mais il est vrai que l’avenir de mon pays est quelque chose d’important pour moi.