Ils ont imaginé la Suisse de 2035

Futur Des étudiants genevois ont remporté le concours d’idées lancé par Doris Leuthard

Rencontre dans la Suisse verte, productive et chaleureuse qui nous attend

Notons d’abord cette belle preuve de confiance dans l’avenir de la presse papier. C’est sous la forme d’un magazine de 35 pages, Swisstopia, que l’équipe de la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia) présente sa vision du futur.

Ce travail interdisciplinaire, ­impliquant une vingtaine d’étudiants, vient de remporter le concours d’idées de la Confédération «Demain? La Suisse». Cinq hautes écoles spécialisées étaient invitées à imaginer le pays en 2035, avec ses dix millions d’habitants.

Les étudiants genevois ne s’arrêtent pas sur cette projection statistique. Ils n’ont pas abordé de front l’initiative Ecopop, mais ils envisagent sans crainte la croissance démographique. «Nous serons plus nombreux, mais il ne faut pas le voir négativement, note Vincent Huron, étudiant de 2e année en architecture du paysage. Il y a de la marge pour améliorer la fluidité de la circulation, transformer les lits froids en véritables habitations, mieux utiliser les endroits mal densifiés, comme les zones villas.»

Leur Suisse dans 20 ans? En feuilletant le Swisstopia du 15 septembre 2035, on prend acte des changements survenus. Il y a la journée de travail à la maison, les prestations sociales requises (PSR), le réseau d’eaux grises, entre autres (lire encadrés). Mais deux fortes aspirations traversent tout le travail de l’équipe, le renforcement des liens sociaux d’une part, un nouvel équilibre du territoire par le comblement du fossé ville-campagne, d’autre part.

«Nous sommes trop individualistes, c’est ce que nous voudrions changer», dit Maddy Loubier, étudiante en architecture, qui a assuré avec une graphiste la mise en pages du journal. «Chacun est derrière son portable, personne ne se regarde, renchérit Hugo Dugerdil, en première année de génie civil. Nous aimerions retrouver une certaine simplicité dans les rapports sociaux.» Davantage de vie communautaire: ce désir transparaît dans leurs propositions sur le travail, le logement, la ville. «Ils nous disent que ce ne sont pas des solutions techniques qui nous sauveront», se réjouit Lucas Luisoni, qui enseigne l’agronomie à l’Hepia.

La vision territoriale de l’avenir est placée sous le signe de la réconciliation, après l’opposition ville-campagne que met à vif, selon les étudiants, le vote du 9 février dernier sur l’immigration de masse. «Alors que la démesure de certaines mégapoles dans le monde a conduit à des pénuries inégalées, la Suisse de 2035 peut proclamer que son aménagement du territoire sert de modèle, lit-on dans Swisstopia. Le pays a répondu à une croissance démographique importante en conservant des villes de taille raisonnable. «On ne tartine pas la ville, mais on redonne des polarités aux périphéries en rapprochant les choses essentielles des gens», résume Hugo Dugerdil.

En 2035, on se souvient encore de la Lex Weber, qui a marqué le début de la densification des villages en montagne. La pression foncière sur le Plateau a produit un exode massif vers les vallées oubliées, rouvert les volets clos autrefois tant décriés. La montagne n’est plus perçue comme un sanctuaire par les citadins, mais comme une région pourvue d’un réel potentiel de développement. Un relevé cartographique publié dans le magazine le montre: le centre de Haute-Nendaz s’est beaucoup densifié depuis 2014, alors que l’éparpillement des constructions dans ses environs a été stoppé. Pour les agriculteurs du Plateau, c’est tout bénéfice. Pensez à tous les m2 de bonnes terres qui disparaissaient au début du siècle! Aujourd’hui, le Conseil fédéral serait renvoyé pour mauvaise gestion des ressources naturelles…

L’harmonie entre une Suisse productive et une Suisse verte est de mise. Si l’on injecte de l’urbanité dans les périphéries, on verdit peu à peu les villes.

«Vingt ans, à notre âge ce n’est rien, note un professeur. Nous savons que c’est juste assez pour qu’une loi produise ses effets.» Pour les étudiants, c’est quasiment le double de leur vie. La difficulté à se projeter dans une telle durée n’a pas pour autant débouché sur des utopies révolutionnaires. «Nous nous sommes basés sur ce que nous voyons en germe, en le globalisant sur tout le territoire suisse», expliquent les lauréats.

Des idées folles qui n’auraient pas été retenues? On a parlé de l’avancée des forêts, sans trop savoir qu’en faire. La proposition des serres sur les toits, pour alimenter la population sans transports, a fait tiquer les agronomes, pour qui le sol vivant est roi. Et il y a eu des idées plus radicales en matière de mobilité, où la voiture n’avait plus sa place. Il en reste, dans Swisstopia, la vision modérée d’un centre-ville progressivement rendu à la mobilité douce.

Sages, les étudiants genevois. Et optimistes. «Notre optimisme s’est manifesté spontanément, il n’était en rien dans la consigne, conclut Vincent Huron. Nous avons envie de ce que nous proposons, nous pensons que c’est réalisable et nous montrons à la génération aux commandes comment la prochaine se projette dans l’avenir.»

«Ils nous disent que ce ne sont pas des solutions techniques qui nous sauveront»