La Suisse abritera bientôt 9 millions d’habitants. Certains craignent un pays surpeuplé, trop à l’étroit, d’autres y voient le signe d’une Suisse qui se porte bien, qui innove. Mobilité, emplois, logements, natalité et vieillissement: cette croissance pose de nombreuses questions. Le Temps vous propose un dossier spécial.

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Chaque fois que la Suisse a gagné le million… un million d’habitants supplémentaire, la presse en parle. La plongée dans nos archives débute en 1927 au moment où la population suisse franchit les 4 millions.

1927: 4 millions

Un homme, qualifié par la rédaction de la Gazette de Lausanne d'«honorable collaborateur» – M. Veillard – écrit le 27 octobre un article au titre évocateur: «Le problème de la population en Suisse».

Il y a près d’un siècle, des parlementaires fédéraux considéraient déjà que la population suisse était trop nombreuse et qu’il fallait diminuer les naissances. Question directe du rédacteur: «La Suisse est-elle vraiment surpeuplée?» Pour y répondre, il prend comme critère la capacité du pays à nourrir sa population: «Si nous n’avions que les produits de notre sol, il faut reconnaître que la réponse ne laisserait pas de doute: nous importons les 4/5 de notre blé; il est vrai que nous sommes presque indépendants pour la viande, mais ce n’est pas le cas pour le beurre, ni pour les œufs, surtout pas pour le sucre. Si nous ne pouvions pas acheter ce qui nous manque à l’étranger, il faudrait ou s’en passer ou faire émigrer le surplus de population.» Pour M. Veillard, pas de doute: il y a de quoi nourrir tout ce monde, pour autant que suffisamment de marchandises soient exportées afin d’acheter ensuite les denrées nécessaires. L’auteur se dit aussi très inquiet d’une diminution de la population, comme en France. Il en appelle à protéger la famille: «Le sort fait actuellement chez nous aux familles nombreuses à ressources modestes est tout simplement scandaleux. Elles sont condamnées à la misère et à l’humiliation. D’une façon générale, on peut dire que la situation économique d’une famille empire avec le nombre des enfants.

Par contre, les célibataires et les époux sans enfants disposent de ressources exagérées qui vont surtout remplir les caisses des entreprises de divertissement et du commerce de luxe. L’économie et la moralité publiques ont tout à y perdre.» Toujours très engagé, il prône l’institution d’une politique familiale et termine son texte par ces mots: «Il ne suffit pas de dire: Vive la Suisse. Il faut encore la faire vivre.» Après quelques recherches, nous avons découvert qui était cet «honorable collaborateur». Il s’agit en fait de Maurice Veillard, qui sera juge pour mineurs, secrétaire général du Cartel romand d’hygiène sociale et morale et fondateur de Pro Familia Vaud.

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1956: 5 millions

Près de trente ans plus tard, la Suisse franchit la barre des 5 millions d’habitants. La Gazette de Lausanne du 20 juillet 1956 écrit: «On sait aujourd’hui que nous avons dépassé les 5 millions. Le bureau fédéral de statistique évalue chaque année, entre les recensements fédéraux, le nombre approximatif des habitants de notre pays en se fondant sur l’accroissement de la population résultant de l’excédent des naissances, et sur l’émigration.»

Plus d’un cinquième de la population est concentré dans les cinq grandes villes. Cette année-là, le canton de Zurich dépasse celui de Berne comme canton le plus peuplé et ne perdra plus jamais cette première place. Encore deux chiffres: Genève compte alors 160 000 habitants et Lausanne 114 400.

1967: 6 millions

Dans l’édition des 2-3 septembre 1967 de la Gazette de Lausanne, on apprend que la limite des 6 millions sera atteinte cette année-là. Genève compte 169 700 habitants, mais elle en a perdu 5000 en une année, alors que Lausanne (134 800) en a gagné 500… Cette augmentation de la population s’accompagne d’une forte construction de logements. Au cours du seul mois de juillet, 1332 logements ont été construits dans 65 villes suisses.

La question de la main-d’œuvre étrangère est un thème alors fortement débattu à Berne. En 1965, une première initiative pour la limitation de la population étrangère est lancée. Même l’Union syndicale suisse demande un plafonnement de l’immigration. Et au début des années 1970, les Suisses voteront sur les initiatives Schwarzenbach «contre l’emprise étrangère et le surpeuplement de la Suisse».

Revenons à 1967, le correspondant parlementaire de la Gazette de Lausanne, Georges Duplain, écrit: «Une fois de plus, il faut se rendre à cette évidence que la vie ne se laisse pas enserrer dans les règlements administratifs et qu’elle ne tarde pas à faire sauter les schémas dans lesquels on prétend la contenir. Pour endiguer une immigration de main-d’œuvre inquiétante par son ampleur, les autorités, après maints et maints appels à l’autodiscipline de l’économie privée, ont dû prendre des mesures.» Ces mesures de limitation sont réexaminées et des assouplissements sont annoncés, d’où l’analyse du journaliste: «Si des raisons politiques commandent de «prévenir une pénétration étrangère excessive», le simple bon sens veut que de telles mesures ne conduisent pas à la paralysie de certains secteurs de l’économie.»

1994: 7 millions

En 1994, les 7 millions sont dépassés. Dans le supplément économique du Journal de Genève du 25 août 1994, une analyse de Pictet & Cie souligne que cette barre a été franchie plus lentement que prévu: il aura fallu dix-huit ans pour passer de 6 à 7 millions d’habitants alors que seuls dix avaient été nécessaires pour gagner le million précédent. «Ce contraste provient, d’une part, de la forte immigration et du boom de la natalité qui a eu lieu durant la première moitié des années 1960, d’autre part, du départ d’un nombre très important d’étrangers durant la récession du milieu des années 1970. Entre 1974 et 1977, la population résidente suisse a ainsi diminué de 150 000 personnes, une amplitude de baisse que ni la Première Guerre mondiale, ni la crise économique des années 1930 n’avaient générées.»

En septembre de la même année a lieu au Caire la Conférence internationale sur la population et le développement. L’occasion pour le correspondant parlementaire du Journal de Genève, Jean-Marc Crevoisier, de faire le point sur la situation en Suisse. Son constat est sévère: «En matière de démographie, la Suisse est le pays du laisser-faire par excellence, la législation étant muette à ce sujet.» Celui qui sera plus tard le chef de la communication de Pascal Couchepin, Didier Burkhalter, et Ignazio Cassis s’inquiètent «Plus troublant encore, la Suisse, de l’aveu même de ses représentants, n’agira que lorsque la situation sera assez grave pour l’y contraindre. Le Conseil fédéral ne voit en effet aucune raison de prendre des mesures pour infléchir directement l’évolution démographique tant que celle-ci «ne portera pas atteinte de manière directe à d’autres objectifs primordiaux dans les domaines social, écologique, économique et de politique de sécurité.» Ses conclusions sont sévères et font écho à certaines difficultés actuelles:

«L’absence de volonté politique à relever les défis de la démographie est d’autant plus inquiétante que ses effets ne sont pas négligeables dans quantité de domaines pratiques. Le nombre d’habitants que comptera la Suisse au siècle prochain a des implications sur la politique du logement, le marché de l’emploi, le système éducatif, la santé publique, la politique appliquée aux étrangers ou aux demandeurs d’asile, la politique familiale et la prévoyance vieillesse pour ne citer que les exemples les plus évidents.»

2012: 8 millions

Durant l’été 2012, la Suisse franchit le cap des 8 millions d’habitants. Le 2 août 2012, Le Temps cite l’Office fédéral de la statistique (OFS): «Depuis le milieu du XIXe siècle, la population de la Suisse a plus que triplé, passant de 2,5 millions en 1860 à 8 millions en 2012.» Durant cette période, elle a aussi connu un accroissement naturel positif, sauf en 1918, l’année de la grippe espagnole. Quant à la pyramide des âges, elle s’est considérablement modifiée au cours du XXe siècle. L’OFS parle donc de vieillissement démographique: «Ce phénomène résulte de l’allongement de l’espérance de vie et surtout du recul de la fécondité. Il se poursuivra au cours du XXIe siècle.»

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