«L'important, désormais, est de céder sans perdre la face.» L'appellation Champagne va disparaître des étiquettes de ce chasselas produit dans le Nord vaudois, a appris Le Temps de sources concordantes. Le bras de fer de l'Office fédéral des affaires économiques extérieures (OFAEE) avec le Ministère français de l'agriculture, défenseur du puissant lobby des viticulteurs champenois, a tourné à l'avantage de ces derniers. Le vin «tranquille» (parce que non effervescent) de Champagne prendra le nom de Bonvillars, indique-t-on à Berne. Bien que les négociations, formellement, durent encore, la partie suisse sait qu'elle a perdu.

Dans cette affaire, il lui reste à sauver la face. Elle va tenter d'arracher aux Français le droit d'inscrire au bas des étiquettes du vin blanc vaudois sa provenance, autrement dit le nom de cette ancienne commune: Champagne. Cela ne s'annonce pas facile. En face, des jusqu'au-boutistes souhaitent éliminer toute mention «Champagne» des bouteilles vaudoises. La simple inscription du nom, même en petits caractères, constituerait une concurrence déloyale.

Les Suisses cèdent. On peut s'en étonner. Il y a peu encore, le discours était offensif. Le village de Champagne faisait figure d'irréductible et Berne de vaillant seigneur s'opposant à l'«impérialisme» français. Le retournement aurait une explication. En échange de son abdication, la Suisse a obtenu de la France qu'elle cesse de contester à Swissair ce qu'on appelle les 5e et 7e libertés, affirment plusieurs sources bien informées. Ces «libertés», également contestées par l'Espagne, permettraient notamment à la compagnie suisse de faire une escale à Paris, et d'y embarquer des passagers sur un vol entre Genève et Madrid.

Tant l'affaire de l'appellation Champagne que celle des 5e et 7e libertés font partie des négociations bilatérales entre la Suisse et l'Union européenne. Pour Berne, le règlement du contentieux portant sur le trafic aérien valait bien le sacrifice du nom d'une parcelle viticole de 27 hectares, fait-on comprendre.

Cet arrangement, s'il est confirmé, intervient à quelques heures de la visite officielle du président français Jacques Chirac en Suisse. Il importe aux Suisses et aux Français qu'à cette occasion, une percée soit annoncée dans un ou plusieurs dossiers qui menaçaient de pourrir et d'entraver la conclusion des bilatérales. Mais il n'est pas interdit de penser que Berne tisse un lien artificiel entre les deux questions pour faire passer plus aisément la couleuvre «Champagne».

Quoi qu'il en soit, on ne trouve plus personne au sein de l'administration fédérale pour défendre l'appellation Champagne. «La situation juridique est assez claire, cette appellation est illégale», juge-t-on. Si l'on suit ce raisonnement, elle l'est depuis 1974, année où Suisses et Français ont signé un traité «sur la protection des indications de provenance, des appellations d'origine et d'autres dénominations géographiques». Le traité permet à une localité homonyme de faire usage de son nom pour désigner l'origine de certaines marchandises, à condition d'éviter tout risque de confusion pour les consommateurs (Le Temps du 17 juin). Or, selon les Champenois, il y a confusion, que les Français ne seraient pas en droit d'invoquer si les Suisses avaient eu la bonne idée de protéger l'appellation Champagne (VD) dans le traité de 1974.

«On en a marre»

La partie française l'a fait, dans ledit traité, à propos du nom de Champagne en tant qu'ancienne province. C'est pourquoi la France exige aussi le retrait de la dénomination Champagne des produits fabriqués par la boulangerie fine Cornu, implantée elle aussi dans le Nord vaudois. Mais, côté suisse, un juriste estime que les aliments de la boulangerie Cornu étant des produits agricoles transformés, ils ne tombent pas sous le coup d'une interdiction. Le patron de la PME vaudoise, Paul-André Cornu, ne s'affole pas: «On est serein, mais on en a marre», concède-t-il.

Quant à Xavier Marti, directeur de la Cave de Bonvillars qui produit le vin Champagne, il affirme «avoir tout tenté» pour obtenir gain de cause et finit par lâcher: «Nous sommes impuissants.»