Crime organisé

La Suisse accorde l’asile politique à l’ex-chef de la police antidrogue albanaise

La personne la plus recherchée d’Albanie vient d’obtenir le statut de réfugié en Suisse. Après deux ans d’attente et malgré deux demandes Interpol formulées par le gouvernement de Tirana

Assis dans le salon de l’appartement de fortune que lui a fourni la Confédération, Dermit* a du mal à y croire. Entre les mains de cet ancien policier albanais, le document reçu en début de semaine: sa demande d’asile en Suisse est acceptée. C’est la fin d’un cauchemar long de trois ans pour ce réfugié hors du commun, dont Le Temps a recueilli le témoignage.

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Pour comprendre, il faut remonter à 2013. Alors qu’il surveille un trafiquant notoire, Dermit relève la plaque d’une Audi noire aux vitres fumées. Rentré au commissariat, il découvre avec stupeur le nom de son propriétaire: Samir Tahiri, le ministre de l’intérieur du gouvernement albanais. Des cousins du ministre, les frères Habilaj, utilisaient la voiture officielle comme couverture pour leurs exactions dans la région de Fier, au sud du pays.

Chaque fois que je préparais une opération, les trafiquants étaient mystérieusement prévenus un jour avant

Contre l’avis de son supérieur, Dermit fait un rapport. Mal lui en prend. «Les intérêts en jeu sont immenses, les liens entre trafiquants et certains ministres du gouvernement socialiste d’Edi Rama trop importants», nous raconte-t-il.

Dermit est alors mis sous écoute. Trois voitures le suivent de près dans chacun de ses déplacements. Son téléphone portable est mis sous écoute et certains des enregistrements revenus ensuite à des groupes mafieux. «Chaque fois que je préparais une opération, les trafiquants étaient mystérieusement prévenus un jour avant et nous arrivions systématiquement trop tard», s’exclame l’ancien policier.

Accusé de collusion avec la mafia

Le département des crimes graves de Tirana l’accuse d’abus de pouvoir, de collaboration de manière illégale avec l’Italie et de collusion avec un groupe mafieux. En cause, l’arrestation de deux trafiquants et la saisie de 100 kilos de marijuana, qui auraient empêché une opération de plus grande envergure. On lui reproche aussi ses contacts réguliers avec plusieurs policiers de la Guardia di Finanza italienne. «C’est ridicule. Ma hiérarchie était au courant, mon supérieur direct était même avec moi lors de cette opération», s’emporte-t-il.

Son domicile est fouillé, la police emporte téléphones et ordinateurs. Lui-même est placé en détention dans la section 313 de la prison de Tirana. «C’est là où tous les trafiquants de drogues et les assassins sont envoyés. A la porte de ma cellule, j’ai reconnu un Kosovar que j’avais arrêté dix jours auparavant, à Fier, avec 3 kilos d’héroïne sur lui! J’ai refusé d’entrer car je craignais pour ma sécurité». De guerre lasse, les gardiens transféreront Dermit dans la division réservée aux détenus souffrant de problèmes psychologiques. Il y restera six mois et huit jours.

Corruption judiciaire

Défendu par Agip Tirana, un des meilleurs pénalistes du pays, Dermit voit ses droits systématiquement bafoués. Les accusations contre lui finissent par être levées, mais la juge Adelina Zarka maintient l’arrestation à domicile, contre l’avis du procureur.

Cette juge est une des dix magistrats dont un rapport américain contre la corruption judiciaire a demandé le licenciement immédiat. Le système judiciaire albanais est l’un des plus corrompus d’Europe, a affirmé en janvier dernier l’ambassadeur de Etats-Unis à Tirana, Donald Lu, pour justifier son refus de donner des visas pour les Etats-Unis à plusieurs juges albanais.

Dis à ton mari que c’en est fini de sa famille

Pour Dermit, il y a encore pire que la prison. Sa famille est menacée de mort. En amenant ses filles à l’école, la femme de Dermit est hélée par une voiture noire. «Dis à ton mari que c’en est fini de sa famille», lui lance l’automobiliste d’un ton menaçant. Prise de panique, Fatma* décide de quitter l’Albanie et se réfugie chez sa sœur à Milan avec leurs trois enfants.

En juillet 2015, en l’absence de jugement, Dermit est libéré. La justice lui a laissé son passeport. Il décide de fuir lui aussi. La famille arrive à Bâle en septembre. Mais le gouvernement albanais ne lâche pas l’affaire. Le 29 décembre 2015, la Suisse reçoit une demande Interpol l’enjoignant à extrader Dermit aussi vite que possible. Le chef de l’état, Edi Rama, multiplie les apparitions télévisées pour condamner ce policier devenu la personne la plus recherchée d’Albanie.

Pendant trois ans, je ne vivais plus. J’étais comme une plante sans eau. Tout ce que je demandais c’était un jugement

Le 16 mars 2016, une nouvelle demande est formulée. Alors que l’administration suisse étudie le dossier, Dermit est contraint d’attendre: «Pendant trois ans, je ne vivais plus. J’étais comme une plante sans eau. Tout ce que je demandais c’était un jugement, pour que je puisse me défendre et aller plaider mon cas à la Cour Européenne des Droits de l’Homme.» Pendant ce temps se répand une autre pratique dénoncée par Dermit, celle des avions transportant de la marijuana entre l’Italie et le Sud de l’Albanie. L’Union Européenne, en particulier l’Italie, doute de la volonté du gouvernement albanais de mettre un terme au trafic de marijuana et d’héroïne. Deux pilotes sont même arrêtés par la Guardia di Finanza, principal organe de lutte contre le trafic de drogue en Italie, mais aussi dans la «Colombie d’Europe» qu’est devenue l’Albanie.

«Dermit était un excellent policier»

Anciens collègues de Dermit, plusieurs membres de la Guardia di Finanza confirment, sous le couvert de l’anonymat, son professionnalisme. «Dermit était un excellent policier. Nous avons souvent collaboré. Mais avec ses découvertes, il gênait en Albanie. Il a mis Tirana face à ses contradictions. D’un côté, le gouvernement affirme à l’Europe qu’il met tout en œuvre pour arrêter le trafic de drogue, de l’autre il ferme les yeux».

Depuis le début de l’année, le service aéronaval de la Guardia di Finanza de Bari a saisi plus de 10 tonnes de cannabis en provenance d’Albanie. Une augmentation énorme qui contredit les déclarations du gouvernement socialiste albanais sur le succès de sa politique antidrogue. Interdites par le précédent gouvernement, les embarcations rapides tentent à nouveau de traverser l’Adriatique quotidiennement, pour ensuite écouler leur marchandise dans toute l’Europe. La Suisse est plutôt concernée par le trafic de drogues dures. «La mafia albanaise est responsable de la plupart du trafic d’héroïne chez vous, explique Dermit. Il part de l’Afghanistan, est traité en Turquie et passe ensuite par l’Albanie avant d’être acheminé à Bâle où Genève.»

Un combat qui ne fait que commencer

Si ses ennuis semblent aujourd’hui terminés, Dermit ne veut pas s’arrêter là. «Mon nom et celui de ma famille ont été traînés dans la boue par les médias pro-gouvernementaux depuis deux ans. Mes amis n’osent pas dire qu’ils me connaissent, certains m’ont bloqué sur Facebook. C’est très dur pour mes filles, elles se sont longtemps demandé si j’étais un criminel». Aujourd’hui libre de rester en Suisse, le combat de Dermit ne fait que commencer. «Je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurai pas fait tomber le système corrompu qui est en place dans mon pays. Jusqu’à mon dernier souffle.»

Suite à nos demandes, ni le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) ni l’ambassade d’Albanie en Suisse n’ont voulu se prononcer sur la décision suisse d’accorder l’asile au policier albanais.


*Nom connu de la rédaction

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