Une seule langue à l'école primaire, au lieu de deux comme voulu par la Conférence de directeurs de l'instruction publique (CDIP). La résistance prend de l'ampleur en Suisse alémanique, où des représentants de onze cantons ont formé un comité intercantonal. Qu'on soit enseignant ou politicien – souvent les deux – on craint de surcharger les bambins. Beaucoup se liguent et suivent l'élan donné par l'initiative populaire déposée à Zurich en 2004: «Pour une seule langue étrangère à l'école primaire». Le mouvement se développe comme une traînée de poudre: des initiatives ont abouti dans les cantons de Thurgovie et de Zoug, d'autres devraient être lancées à Lucerne et Schaffhouse.

Concrètement, le comité milite pour une seconde langue étrangère uniquement à partir de la 7e année, soit en secondaire. Et presque fatalement, pour répondre à la demande de la majorité, la première langue enseignée se doit d'être l'anglais. Rien à faire, Shakespeare convainc plus que Molière. Canton modèle, Appenzell Rhodes-Intérieures a introduit l'anglais précoce en 2001 et enseigne le français à partir du secondaire.

Aux yeux des réactionnaires, deux langues, c'est trop pour des élèves qui doivent déjà apprendre à discourir en allemand standard. Même durant les cours de gymnastique, témoigne en riant un professeur zurichois. Les études le montrent, clame le député schaffhousois Daniel Fischer (PS), membre du comité: l'apprentissage est certes plus aisé en bas âge, mais trois ans sont nécessaires pour acquérir une base solide. «Inutile d'introduire une deuxième langue si cette base n'est pas présente. Aujourd'hui la cadence est trop soutenue, surtout pour les enfants étrangers. D'où des dépenses en matière de cours de rattrapage.» Les branches enseignées se multiplient et le comité craint que la qualité ne suive plus.

Autre argument: si à l'heure actuelle l'intérêt se focalise sur les langues, il faudra une fois compter avec les revendications des professeurs de géographie ou de mathématiques. Du coup, on redoute le surmenage, pour les jeunes têtes blondes comme pour leurs enseignants.

Décidé en 2004, le concept de la CDIP, accepté par 24 cantons, prévoit une harmonisation de l'enseignement de deux langues étrangères en primaire dès 2011-2012. La première devrait être introduite dès la 3e année, la seconde dès la 5e. Sans que l'ordre entre anglais et français ne soit dicté mais au nom du plurilinguisme.

Dans plusieurs cantons alémaniques, l'anglais a déjà trouvé sa place en 3e ou l'aura dès la rentrée prochaine. Pression ou pas, le sujet défendu par le comité n'est pas à l'ordre du jour de la CDIP. Dans un article récent de la Neue Luzerner Zeitung, le directeur Hans Ulrich Stöckling a qualifié cette bataille d'«absurde et uniquement prise au sérieux par quelques associations d'enseignants».

Défenseur de l'initiative zurichoise, l'enseignant à la retraite Rolf Saurenmann est devenu porte-parole des maîtres secondaires de son canton et s'engage corps et âme. Il explique sa motivation pour une seule langue. En rappelant à chaque détour de phrase que la langue de Voltaire reste la première dans son cœur.

Le Temps: Vous vous êtes engagés dans la bataille à Zurich. Désormais le comité est représenté dans 11 cantons. Qu'espérez-vous encore?

Rolf Saurenmann: Le comité intercantonal existe depuis trois semaines. Pour le moment, nous nous concentrons sur la Suisse centrale mais nous avons bel et bien l'intention de progresser à l'ouest (ndlr: des contacts existent avec Bâle, Argovie et Soleure). Au vu du soutien récolté, les praticiens n'ont pas la même approche que la CDIP. Nous estimons que l'harmonie recherchée en matière d'enseignement des langues ne doit pas se faire au détriment des enfants.

– Vous parlez d'harmonie, mais votre combat n'encourage-t-il pas plutôt une réaction de chaque canton selon son bon vouloir?

– Non. La CDIP pourrait décider une solution commune, une «unité de doctrine», mais en encourageant la solution pédagogique des enseignants. Ce que nous aimerions, c'est un consensus entre le système qu'elle défend et l'ancien (première langue en cinquième et seconde en septième). En préconisant deux langues étrangères au primaire, la CDIP a recherché un «compromis politique»: introduire l'anglais précoce sans faire disparaître le français à ce niveau. Or avec notre proposition, le temps consacré au français en secondaire pourrait être intensifié, les bases de l'anglais étant acquises.

– Comment avance votre combat?

– Depuis mai 2001, nous demandons régulièrement à la CDIP de réfléchir aux conséquences de cette décision. Nous aimerions provoquer une reconsidération de la question car l'unité prônée par la CDIP n'est pas réelle. Les premiers lésés par cette surcharge sont les enfants, surtout quand on sait qu'ils doivent déjà apprendre le «hochdeutsch», langue étrangère pour beaucoup. Je suis persuadé que la CDIP devient nerveuse face à tant de soutien de la part des enseignants. Si le public se rend compte que de nombreux praticiens ont formé un front, nous pourrions l'avoir à nos côtés.

– En fin de compte, le grand perdant, c'est le français…

– Vous savez, je suis très attaché à la Romandie et j'affectionne particulièrement le français. Cette recommandation de l'anglais en troisième s'est faite à contrecœur. Pourtant, il faut rester réaliste, ce serait une lutte perdue d'avance que de vouloir inverser cet ordre. J'imagine aisément une démarche similaire en Suisse romande, où l'on commencerait avec l'anglais et où l'allemand n'interviendrait qu'au secondaire. Une solution pédagogique est la meilleure garantie pour l'épanouissement des langues nationales.