Mobilité, écoles, ou encore réseautage: de nombreux domaines de la société ont été bouleversés par la crise du Covid-19. La pandémie a aussi révélé des fractures sociales et générationnelles de plus en plus grandes. Comment ces changements vont-ils contribuer à façonner la Suisse de demain? «Le Temps» vous propose une série d’articles thématiques. 

A Genève, capitale de la prospérité, on a vu cette année des files interminables, des heures d’attente pour récupérer gratuitement un sac de vivres de première nécessité d’une valeur de 20 francs. Parmi ces milliers de personnes, 3 ou 4% de Suisses, selon Médecin sans frontières; pour le reste, des étrangers, dont plus de la moitié n’a pas de statut légal.

Lire aussi: A Genève, des heures d’attente pour un sac de nourriture

Partout en Suisse, les structures d’aide aux plus démunis ont été mises sous pression. A Lausanne, depuis la mi-novembre, la soupe populaire sert aussi des repas les mercredis, vendredis et dimanches midi, en plus de son service quotidien du soir. Ce, grâce à des dons de la fondation philanthropique Next.

Pour une assurance générale de revenus

Membre du conseil de la Fondation Mère Sofia, la conseillère nationale socialiste Ada Marra en appelle au réveil des autorités. Elle plaide pour l’institution d’un fonds cantonal et fédéral à destination des associations caritatives qui distribueraient de l’argent aux plus démunis dépourvus d’autres moyens de survie. Refusée en mars, cette demande est réapparue en décembre au Conseil des Etats, qui a accepté de la traiter en commission. «Grâce aux associations, l’aide alimentaire fonctionne et tout le monde voit comme c’est urgent. L’aide est moins évidente et moins directe pour les logements. Ce devrait être une tâche étatique.»

L’appui financier demandé par les gens dans le besoin aux organisations, comme le Centre social protestant (CSP) ou Caritas, part à 80% dans le paiement de leurs loyers. «On assiste donc à une vraie crise humanitaire sur le logement, et nous ne sommes plus sur une population dite marginale», alerte Ada Marra.

Pour la conseillère nationale, il est temps de réinventer les assurances sociales. «Une assurance générale de revenu permettrait à quiconque de bénéficier d’une aide dans un moment délicat de sa vie, indépendamment de la raison de la perte de son revenu. L’autre voie serait d’étendre les ayants droit aux allocations pour perte de gain (APG), même si c’est une solution moins ambitieuse mais avec plus de chances politiques.»

Un niveau de précarité inconnu depuis l’après-guerre

Certains groupes, qui dans des circonstances «normales» connaissent déjà des difficultés importantes à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires, ont vu leur situation s’aggraver pour atteindre des niveaux de précarité inconnus sous nos latitudes depuis l’après-guerre. Un rapport publié en septembre 2020 par l’Université de Genève, commandité par la fondation Colis du cœur révèle que le taux d’emploi chez l’échantillon des personnes précarisées à Genève est passé de 59 à 35%. Les personnes qui n’ont pas perdu leur emploi ont vu leur temps de travail et leur revenu diminuer significativement, alors même que deux tiers des répondants gagnaient déjà moins de 2000 francs suisses par mois avant la crise. Parmi les répondants, 45% n’ont pas d’assurance maladie et ce chiffre se monte à 80% pour les personnes sans contrat de travail. «Toute une population précaire qui échappe habituellement aux radars de la politique sociale est pour ainsi dire apparue du jour au lendemain, rendue particulièrement visible par sa concentration dans les files d’attente des distributions alimentaires, rapporte l’étude. Le fait que cette population et les difficultés auxquelles elle fait face soient peu prises en compte constitue un obstacle à la mise en place d’interventions efficaces dans de telles situations d’urgence.»

Le collectif Sans-papiers.ch – composé d’associations, d’ONG, de syndicats, de partis politiques, de parlementaires et de particuliers – a profité de cette sortie de l’ombre pour formuler des revendications et des propositions de portée nationale. Parmi elles, faciliter l’accès aux assurances maladie et aux assurances sociales sans que cela entache leur dossier, mais aussi à un statut légal stable, car «ce ne sont pas les personnes qui sont illégales, c’est la loi qui les pousse dans l’illégalité», écrivent les signataires.