Mobilité, écoles, ou encore réseautage: de nombreux domaines de la société ont été bouleversés par la crise du Covid-19. La pandémie a aussi révélé des fractures sociales et générationnelles de plus en plus grandes. Comment ces changements vont-ils contribuer à façonner la Suisse de demain? «Le Temps» vous propose une série d’articles thématiques. 

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D’ordinaire, les salons de l’hôtel Bellevue ne désemplissent pas pendant les sessions parlementaires. Associations économiques, entreprises, groupements divers organisent dîners, «apéros riches», cocktails et réceptions pour les parlementaires fédéraux. On y mêle divertissement et information. Cette activité de lobbyisme est un effet collatéral du système de milice. Elle permet aux élus fédéraux de se constituer un réseau. Or, cette année, Covid-19 oblige, ce réseau est tombé en panne.

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Mercredi dernier, la Société suisse de public affairs (SSPA), la faîtière des lobbyistes, a elle-même dû se résoudre à organiser en ligne sa traditionnelle manifestation de session. Hormis le président, Reto Wiesli, et les intervenants du jour, quasiment personne ne se trouvait dans le salon de l’hôtel. Pas de petits fours, pas de vin blanc ni de mousseux.

Lobbyistes rapidement au travail

C’est ainsi que se sont déroulées la plupart des festivités para-parlementaires cette année, qui était la première d’une nouvelle législature. Celle-ci a débuté avec la session de décembre 2019. Les lobbyistes se sont immédiatement mis au travail pour se faire connaître des nouveaux élus, pour en quelque sorte «faire leur marché». «Il y a alors eu une multitude d’événements et d’occasions permettant de faire connaissance. Le réseautage avait bien démarré», se souvient la conseillère nationale Jacqueline de Quattro (PLR/VD).

Celle de mars a été interrompue après deux semaines. «Les manifestations ont été annulées les unes après les autres», reprend la politicienne vaudoise. Celles de mai et juin ont été délocalisées sur le site hermétique de Bernexpo. Puis les parlementaires ont retrouvé leurs quartiers du Palais fédéral, masqués, parqués dans des box en plexiglas, mais privés des contacts avec les lobbyistes. Ceux-ci n’ont pas (encore) retrouvé le droit d’arpenter la salle des pas perdus.

«Les possibilités de rencontrer les nouveaux élus afin de leur exposer des sujets complexes sont extrêmement réduites. Cela aurait été moins problématique si cette crise sanitaire était arrivée en milieu de législature», note Patrick Eperon, responsable des relations médias du Centre patronal et membre du comité de la SSPA.

«Le parlement est refermé sur lui-même»

La présence des lobbyistes est parfois jugée envahissante. «On les connote souvent négativement. Mais ils sont importants pour nous, car ils nous permettent de comprendre certains enjeux ou détails que nous n’avions pas saisis», analyse Vincent Maitre (PDC/GE). «Ils nous maintiennent en contact avec la réalité. Sans ces rencontres, le parlement est un peu refermé sur lui-même», enchaîne Sidney Kamerzin (PDC/VS).

«Il est important d’entretenir ces contacts afin de construire des relations de respect et de confiance et de trouver des compromis au-delà des partis. Ce travail n’a pas pu être fait cette année. On se retrouve à la case départ. C’est frustrant», regrette Jacqueline de Quattro. «Il y a une perte de sens humain. Nous devons beaucoup nous engager pour recréer ces relations sociales. Mais il y a un lobby qui, lui, n’a rien perdu durant la crise: l’administration fédérale, qui reste le plus puissant de tous», fait remarquer Patrick Eperon.

L’isolement d’Anna Giacometti

Parmi les nouveaux élus, il y en a une qui, plus que ses collègues, a le sentiment d’être coupée du monde: Anna Giacometti. La PLR grisonne a présidé jusqu’à cette année la commune de Bregaglia, où se trouve le hameau de Bondo, isolé par un éboulement en 2017. Il lui faut environ cinq heures pour rallier Berne. Elle vagabonde un peu à Berne, où elle connaît peu de monde. «Je n’ai aucun lobby derrière moi, je dois tout construire seule, il me serait très utile de pouvoir rencontrer davantage de gens», témoigne-t-elle. Certes, d’autres moyens peuvent être utilisés pour réseauter: les courriels, les SMS, les groupes WhatsApp. «Mais l’e-mail ne remplace pas le contact humain», relativise Sidney Kamerzin.

Lorsque la situation sanitaire sera calmée, les masquent tomberont de nouveau. Les lobbyistes reviendront en principe au Palais fédéral, les réceptions reprendront, flanquées de leurs zones grises et de leurs ambiguïtés.