Mobilité, écoles, ou encore réseautage: de nombreux domaines de la société ont été bouleversés par la crise du Covid-19. La pandémie a aussi révélé des fractures sociales et générationnelles de plus en plus grandes. Comment ces changements vont-ils contribuer à façonner la Suisse de demain? «Le Temps» vous propose une série d’articles thématiques. 

«Rentrez chez vous!» «C’est à cause de vous qu’on doit rester enfermés!» Combien de personnes âgées ont-elles été victimes de telles violences verbales dans la rue durant cette année? Beaucoup, selon Yann Rod, le délégué aux seniors de la ville de Lausanne: «Certaines personnes se sont même fait insulter.» Les tensions entre les différentes classes d’âge resteront comme l’une des conséquences sociales majeures de la pandémie. «Le pacte des générations a été brisé», n’hésite pas à affirmer le directeur de Pro Senectute Vaud, Tristan Gratier, par ailleurs ancien président des EMS Suisse.

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Pour le Vaudois, le problème c’est que l’illusion d’un virus «tueur de vieux» a longtemps été entretenue dans l’opinion publique. «On a vu alors émerger des discours dénonçant le fait que l’on sacrifiait les jeunes, l’économie et l’ensemble de la société pour sauver des personnes à la fin de leur existence ou qu’il suffirait de mettre celles-ci de côté pour qu’on puisse continuer de vivre sans restrictions», déplore Tristan Gratier.

Les tensions grandissantes ont également été nourries par plusieurs incompréhensions, remarque encore le directeur de Pro Senectute Vaud. Il en pointe une en particulier: la différence de rapidité d’intégration de l’information. «A 80 ans, on n’a pas le même rythme que les plus jeunes, hyper-connectés, qui suivent l’actualité en direct avec leur smartphone, analyse-t-il. Les aînés ont été nombreux à se sentir perdus dans cette masse inouïe de nouvelles sur le Covid-19 et face à une situation qui évoluait de jour en jour, voire d’heure en heure. Ce qui a parfois donné la fausse impression qu’ils ne suivaient pas les mesures…»

Sentiment d’infantilisation

«Le regard des gens sur les aînés a profondément changé», confirme Christian Maggiori, professeur à la Haute Ecole de travail social de Fribourg (HETS-FR) et auteur d’un rapport sur «Les 65 ans et plus au cœur de la crise Covid-19». Selon cette étude, durant la première vague de la pandémie, deux tiers des plus de 65 ans interrogés ont eu l’impression d’être traités différemment et un quart se sont sentis stigmatisés. «Certains ont aussi eu le sentiment d’être infantilisés», ajoute le chercheur.

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La pandémie a clairement renforcé les stéréotypes, relève Christian Maggiori. Il regrette qu’au printemps les autorités, pour des raisons certes louables, aient regroupé les plus de 65 ans dans une seule catégorie, celle des personnes à risque, donc vulnérables: «On les a tous mis dans le même panier, alors que le troisième âge est la catégorie de la population la plus hétérogène, qui couvre quasiment quarante ans d’existence. Les 65-75 ans ont par exemple aujourd’hui une vie très dynamique. La santé de cette couche de population s’est énormément améliorée en cinquante ans.»

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Plus globalement, pour le professeur à l’HETS-FR, le Covid-19 a enclenché «un bond en arrière» dans la représentation que la société a des aînés: «Ces dernières années, on parlait de la silver economy, on percevait les seniors comme des consommateurs actifs à fort pouvoir d’achat. Le virus a réintroduit l’idée parmi la population que retraite = fragilité et maladie.»

Egalement des élans de solidarité

De son côté, Yann Rod nuance quelque peu le tableau. S’il y a bien eu des discriminations, le délégué aux seniors souligne les nombreux élans de solidarité, notamment pour leur apporter les courses ou les repas. «Encore récemment, la ville de Lausanne a lancé un programme de visites aux seniors pendant les Fêtes pour rompre leur isolement, nous avons rapidement reçu plus de 200 offres de personnes, dont de nombreux jeunes, prêtes à donner de leur temps», se félicite-t-il.

Reste qu’en cette fin d’année Christian Maggiori commence à observer un basculement. «Lors de la première vague, ce sont les jeunes qui blâmaient les plus vieux du fait de devoir se confiner. Aujourd’hui, ce sont les personnes âgées qui reprochent aux jeunes leur insouciance de l’été qui les obligent aujourd’hui à passer les Fêtes isolées de leur famille», conclut le professeur, avec le constat amer que le fossé entre générations s’est durablement creusé durant cette année 2020.