Mœurs confédérales

La Suisse auscultée par des journalistes d’ailleurs

Dans le cadre de la cause qu’il défend ce mois-ci relative au «laboratoire politique suisse», «Le Temps» a interviewé quatre journalistes internationaux du Palais des Nations à Genève. Avec leur sensibilité culturelle propre, ils jettent un regard rafraîchissant sur le pays

Tout au long de cette année des 20 ans, Le Temps a traité plusieurs causes. La septième et dernière concerne le laboratoire politique helvétique.

Depuis quelques années, le pays peine à mener à bien de grandes réformes se multiplient, tandis que la classe politique est prise de vitesse par la société civile et les réseaux sociaux.

Toutefois, le système suisse garde des atouts. Génie du fédéralisme, les nouvelles idées peuvent être testées au niveau communal ou cantonal avant d’être étendues au reste du pays. Nous explorons ces pistes durant cinq semaines.

Retrouvez tous les articles de cette série.

Compte rendu d’une session houleuse du Conseil des droits de l’homme, articles sur les craintes de l’OMS de voir l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo se propager aux Etats voisins ou sur la visite du conseiller américain à la Sécurité nationale, John Bolton. Journalistes venus d’ailleurs, installés au Palais des Nations, ils sont au cœur de l’actualité mondiale, qu’ils couvrent à travers l’ONU et les organisations internationales sises à Genève. Ils n’en gardent pas moins un lien étroit avec le pays dont ils viennent, même s’ils sont établis en Suisse depuis plusieurs années.

Dans le cadre de la cause que Le Temps défend ce mois-ci, Nina Larson, El Hadji Gorgui Wade Ndoye, Jamil Chade et Isabel Saco ont accepté de s’exprimer sur le laboratoire politique suisse. Avec leur propre sensibilité culturelle, ils jettent un regard rafraîchissant et inédit sur le fonctionnement parfois étrange de ce petit pays au cœur de l’Europe.

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Nina Larson

Nina Larson préside l’Acanu, l’association des correspondants auprès des Nations unies qui célèbre ses 70 ans en 2019. Journaliste à l’Agence France-Presse, elle vit à Genève depuis 2012. Américaine née à Washington, elle a vécu en Norvège à partir de l’âge de neuf ans. Parlant notamment l’anglais, le français, le norvégien, le suédois et le danois, elle ne le dira pas, mais le fameux multilinguisme suisse n’a du coup rien d’exceptionnel. Ce qui la frappe ici, c’est cette possibilité qu’ont les Suisses de débattre et de voter sur tout. «Il peut y avoir, lors de votations, des débats nationaux sur des idées radicales.» Elle songe notamment au revenu de base inconditionnel que les Suisses ont fini par rejeter par plus de 76% des voix. «Il y a eu, ajoute-t-elle, une véritable discussion de fond. Le thème s’est même propagé à l’international.»

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La journaliste américano-norvégienne de 44 ans en convient: «La prise de décision en Suisse est très lente. En tant que journaliste, il est très difficile de savoir quand empoigner une thématique. Elle peut être débattue au parlement, mais cela prendra encore trois ans avant une décision finale.» Imprégnée de la culture norvégienne et suédoise, elle a un regard critique sur la politique familiale de l’Helvétie. «La Suisse peut être très progressive sur certains sujets, mais très conservatrice sur d’autres, notamment sur le rôle des femmes. Ces dernières ont fait des progrès importants étant donné qu’elles n’ont eu le droit de vote sur le plan fédéral qu’en 1971. Mais il y a encore beaucoup de chemin à faire. Le congé paternité, tout à fait normal en Norvège, apparaît comme une idée révolutionnaire ici.»

Le système de santé suisse ne manque pas d’agacer la présidente de l’Acanu. Choquée par le montant des primes maladie, elle a l’habitude du système de caisse unique scandinave. «Je suis étonnée de constater qu’il n’y a pas un mouvement populaire fort pour changer les choses, pour avoir par exemple des primes fixées en fonction du salaire.» Mais le statu quo s’explique. La journaliste apprécie la politique de milice, mais elle relève qu’elle a un prix: en n’étant pas des professionnels de la politique, les élus suisses sont plus vulnérables face aux pressions des lobbies.

El Hadji Gorgui Wade Ndoye

El Hadji Gorgui Wade Ndoye a grandi à Rufisque, au Sénégal. Journaliste de 47 ans travaillant pour le quotidien sénégalais Le Soleil de Dakar et responsable du magazine panafricain Continent premier, il souhaite modestement servir de pont entre Genève et l’Afrique. Venu étudier au bout du Léman, il y vit désormais depuis dix-neuf ans. Il a travaillé par le passé pour le service francophone de la BBC Afrique. Au Palais des Nations, il n’hésite pas à poser les questions qui dérangent. Pour lui, le système politique suisse a un trait de caractère qui l’interpelle: il force l’humilité. Pour l’illustrer, il lui vient immédiatement à l’esprit l’image du président de la Confédération, Alain Berset, assis sur un trottoir à l’ONU à New York. «Une telle image au Sénégal aurait fait un tollé, souligne le journaliste. Je l’ai tweeté à plusieurs reprises, car elle montre qu’en Suisse, les politiques sont des gens comme les autres. Ils sont simplement au service du peuple.»

El Hadji Gorgui Wade Ndoye a l’habitude, au Sénégal, du système présidentiel «à la française». «Le président y est très puissant. Il peut changer votre quotidien par décret. Ici, en Suisse, le président n’est qu’un primus inter pares. Les conseillers fédéraux doivent se fondre dans la collégialité.» La démocratie directe, ajoute-t-il, n’est pas étrangère à l’Afrique. Dans plusieurs cultures africaines, il y a l’arbre à palabres où les responsables d’une communauté doivent répondre aux questions du peuple. En Suisse, c’est la même chose. «Il n’y a pas une grande différence entre un politicien et un haut fonctionnaire.»

L’autre aspect qui interpelle le journaliste sénégalais, c’est le système dual de formation: formation universitaire et apprentissage. «C’est essentiel de former des gens à exercer des métiers dont nous avons besoin. Le Sénégal est venu s’inspirer du système suisse et un collège propose désormais une formation duale. C’est une bonne manière de trouver du travail pour les jeunes.» Le reporter du Soleil de Dakar regrette que la Suisse peine à développer une vraie politique africaine. «Elle est trop timide. Elle devrait s’appuyer sur sa neutralité pour faire profiter l’Afrique de son savoir-faire, car elle a toujours pour l’heure une très bonne image sur le continent africain.»

Jamil Chade

Jamil Chade, 42 ans, journaliste brésilien, vit depuis dix-huit ans à Genève. Natif de São Paulo, il s’intéresse de près à l’OMC, dont le directeur général, Roberto Azevedo, est un compatriote. Il a aussi beaucoup suivi les affaires de la FIFA, le football étant en partie dans ses gènes. Jamil Chade, qui travaille pour le quotidien Estado de São Paulo, est fasciné par un aspect du système politique suisse: le manque de leaders et de personnalités politiques. «C’est incroyable. Le système peut fonctionner sans cela. Pour quelqu’un comme moi qui vient d’Amérique latine, c’est puissant. Chez nous, nous avons davantage à l’esprit les caudillos de l’Histoire.» Un commentaire critique qui fait notamment allusion au candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, un nostalgique de la dictature, qui peut gagner la présidentielle brésilienne.

Pour Jamil Chade, il reste étonnant, dans le climat politique actuel, que le bien public prime toujours en Suisse sur la lutte pour le pouvoir. «Oui, il y a des batailles d’idées en Suisse, mais à moyen et à long terme, le pays arrive toujours à trouver un consensus pour mettre en œuvre une politique.» Le quadragénaire brésilien, qui connaît les implications internationales du scandale de corruption Petrobras, n’en demeure pas moins critique d’une attitude suisse qu’il juge contradictoire: «Chaque fois qu’il y a un scandale de corruption dans le monde, on trouve toujours un Suisse quelque part, que ce soit en lien avec le Brésil, avec 1 MDB ou avec Kadhafi. Les Suisses s’occupent très bien de leurs propres citoyens. Mais ils tendent à fermer les yeux quand il est question de pratiques douteuses à l’étranger qui servent des dictateurs. C’est le talon d’Achille du pays.»

Quant aux droits populaires des Suisses dont il souligne la pertinence, il met en garde: ces instruments de la démocratie directe sont de plus en plus détournés pour être utilisés comme des outils populistes de pré-campagne électorale. «C’est dangereux.» Il s’interroge aussi sur cet Etat, la Suisse, qui «servait de zone tampon entre des Empires. Le pays pense aujourd’hui qu’il est si solide qu’il peut être neutre. Or pour moi, l’Histoire dit l’inverse. Il est neutre parce qu’il est très fragile.»

Isabel Saco

Isabel Saco, 45 ans, a longtemps travaillé pour des quotidiens au Pérou où elle retourne chaque année. Si elle couvre les Nations unies, les droits de l’homme, le commerce à l’OMC, l’agence de presse espagnole pour laquelle elle travaille, EFE, lui demande aussi d’écrire des articles sur l’actualité suisse, notamment culturelle. Vivant à Carouge, installée au bout du Léman depuis dix-sept ans, cette Péruvienne née à Lima, qu’on prend parfois pour une Espagnole, relève qu’en politique suisse, tout n’est pas permis. «Ailleurs l’affaire Maudet (invitation du conseiller d’Etat genevois à Abu Dhabi par le prince héritier émirati) n’aurait jamais fait scandale. On aurait pris note et vite oublié. Ici, ça ne passe pas. Impossible de faire passer ses intérêts personnels avant ceux du collège gouvernemental.»

Au même titre que son confrère Jamil Chade, elle apprécie, elle aussi, l’absence de mâle alpha en politique et la non-personnalisation du pouvoir. «L’ego des politiciens en Suisse est peu présent et se dilue. Cette situation garantit non seulement une stabilité politique au pays, mais aussi une prévisibilité. Cette faculté de voir à long terme renforce la compétitivité de la Confédération. Les citoyens n’ont pas à se demander où va le pays, car il n’y a pas sans cesse de grandes crises.»

Et Isabel Saco d’ajouter: «Oui, on aimerait parfois voir des changements plus rapides. Le système est lent. Mais les décisions, prises à la majorité, sont l’aboutissement d’un vaste consensus. Elles sont de fait plus solides. Il y a moins de risques de prendre de mauvaises décisions.» Quant aux droits populaires (référendum, initiative), ils ont un mérite manifeste pour la journaliste: ils permettent aux citoyens de s’approprier le système et de mieux s’identifier au pays.

Isabel Saco salue le fait qu’en Suisse la voie universitaire n’est pas le seul modèle de réussite de sa vie professionnelle: «Je trouve bien que les métiers soient valorisés et qu’on puisse en vivre.» Enfin au pays de Zwingli et de Calvin, la journaliste péruvienne n’est pas dupe. La Suisse est une méritocratie. Elle valorise le travail.

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