Les autorités suisses ont bloqué 23 comptes liés au cheikh Yassin Qadi, 47 ans, un riche homme d'affaires saoudien soupçonné par le Département américain du Trésor d'avoir aidé Al-Qaida, l'organisation d'Oussama Ben Laden. Comme l'a appris Le Temps de sources ayant une connaissance directe du dossier, des sommes se comptant en millions de dollars sont gelées depuis plusieurs mois, en particulier à Genève, sur la base d'une liste publiée par les autorités américaines le 12 octobre 2001. Celles-ci affirment notamment que la fondation caritative Muwafaq, dont Yassin Qadi était directeur, a été une «couverture pour Al-Qaida financée par de riches saoudiens. […] Des hommes d'affaires saoudiens ont transféré des millions de dollars à Ben Laden» à travers cette fondation.

Dans le collimateur de plusieurs pays

D'après une source officielle suisse, «Yassin Qadi est un personnage très important qui est dans le collimateur de plusieurs pays, y compris la Suisse», en raison des accusations lancées par les Etats-Unis. Ses comptes – dont certains ont été ouverts au nom de membres de sa famille – représentent une partie importante de tous ceux qui ont été bloqués par la Suisse à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Selon nos informations, la plupart de ces comptes ont été ouverts auprès de la société Faisal Finances à Genève, dont le président, Mohammed Al-Fayçal, est un membre de la famille royale saoudienne. Contactée par Le Temps, la société genevoise n'a pas souhaité commenter ces informations.

Un avocat anglais de Yassin Qadi, Cameron Doley, a confirmé le blocage des avoirs de son client en Suisse. Il affirme cependant que l'homme d'affaires saoudien, qui est actif dans les secteurs du diamant et de la construction, «n'est pas un supporter du terrorisme. Muwafaq est une véritable organisation caritative. M. Qadi est entièrement innocent. Nous espérons qu'il sera retiré de la liste du Trésor américain et des autres listes similaires.» Yassin Qadi, qui qualifie le blocage de ses avoirs de «violation grossière des droits de l'homme», a engagé des procédures aux Etats-Unis, devant la Haute Cour britannique et devant la Cour européenne de justice pour que son nom soit retiré des listes de suspects. Selon son avocat, il a aussi pris contact avec les autorités suisses pour qu'elles libèrent ses comptes. Pour l'heure, ces tentatives n'ont pas produit de résultat.

Le nom de Yassin Qadi est déjà apparu dans plusieurs affaires de terrorisme. En 1998, une procédure américaine a établi que l'homme d'affaires a transféré depuis la Suisse plus de 800 000 dollars (environ 1,2 million de francs) à l'Institut d'éducation coranique de Chicago. Selon les déclarations publiques faites au printemps dernier par un agent du FBI, Robert Wright, cet Institut était lié au mouvement palestinien Hamas. Au début de cette année, les autorités albanaises ont accusé Yassin Qadi de «blanchiment» au profit d'Al-Qaida et pris le contrôle d'un chantier ouvert dans la capitale, Tirana, par une société de construction liée à l'homme d'affaires. Yassin Qadi a rejeté toutes les accusations portées contre lui. Le prince Naif Ibn Abdul Aziz, ministre de l'Intérieur d'Arabie saoudite, a pris sa défense en octobre 2001, affirmant que Yassin Qadi n'a «pas de lien avec des groupes terroristes».

Prudence des autorités suisses

Les autorités suisses ne semblent d'ailleurs pas prendre les accusations américaines contre Yassin Qadi pour argent comptant. Le Saoudien a été d'abord accusé par les Etats-Unis de liens avec des groupes palestiniens, mais ses éventuels contacts avec Al-Qaida n'ont été évoqués qu'après le 11 septembre 2001. «Il n'est pas impossible qu'il y ait là une forme de manipulation», explique une source informée. Selon certains experts, Yasin Qadi appartient à une frange de l'élite saoudienne qui sympathise depuis des années avec différents mouvements islamistes, notamment le régime de Hassan Al-Tourabi au Soudan, où Oussama Ben Laden résida de 1991 à 1996. Par le passé, cela n'a pas empêché Yassin Qadi d'entretenir d'excellentes relations avec le gouvernement américain: selon la presse saoudienne, l'une de ses sociétés, MM Badkook, a fourni des milliers de repas aux soldats américains en 1991, lors de la guerre du Golfe.