Pour tout le monde, il y aura un «avant» et un «après» la pandémie. L’irruption brutale de la maladie respiratoire Covid-19 a bouleversé nos sociétés et marqué au fer rouge les deux dernières années, 2020 et 2021. Observateurs, dirigeants, scientifiques s’accordent: il s’agit de la plus grande crise depuis la Deuxième Guerre mondiale. En Suisse, le nombre de décès a augmenté d’environ 10% en 2020 (la causalité n’est pas encore établie formellement), la Confédération a dépensé plus de 30 milliards pour tenir à flot entreprises, employés et patrons, et les troubles psychiques se sont accrus chez les jeunes sous l’effet de l’isolement et de l’anxiété ambiante. Le coronavirus, qui menace particulièrement les personnes âgées et certains malades chroniques, a pesé finalement sur la collectivité.

Ce mercredi, une phase s’achève avec la levée des principales restrictions par le Conseil fédéral. L’heure de tirer un bilan intermédiaire et des enseignements.

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Cinq vagues. Depuis mars 2020, la Suisse a essuyé plusieurs assauts du Covid-19. Sa gestion de crise a débouché sur du bon et du moins bon. Elle est parvenue à éviter la surcharge hospitalière, à limiter le nombre de décès après la deuxième vague, à commander rapidement les bons vaccins et à préserver son économie en général.

Mais dès les deux premières vagues, des problèmes apparaissent. La première vague se caractérise par l’impréparation. Les autorités, dont l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), n’ont pas anticipé, bien que la Chine ait alerté le monde entier deux mois plus tôt sur le nouveau coronavirus. Masques, tests, stratégie: tout fait défaut. A ne pas répéter. Selon Philippe Eggimann, président de la Société médicale de la Suisse romande, les administrations publiques doivent garantir que les «propositions des experts sollicités soient discutées et mises en œuvre».

Inertie lors de la deuxième vague

Durant la deuxième vague, le fédéralisme semble freiner les autorités. Soucieux de récupérer leurs prérogatives, les cantons avaient insisté pour sortir des pleins pouvoirs accordés au Conseil fédéral durant la première vague épidémique. Or en octobre 2020, lorsque les contaminations, hospitalisations puis décès explosent, le maître mot reste l’inertie. Les gouvernements cantonaux craignent de payer pour les secteurs fermés ou de fâcher leurs électeurs. Avec le Conseil fédéral, on se renvoie la balle.

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Ministre de la Santé dans le canton de Neuchâtel, Laurent Kurth identifie une cause dans la loi sur l’assurance maladie. En temps ordinaire déjà, elle restreint «systématiquement les cantons dans leurs prérogatives». Conséquence: ceux-ci «ont en partie déserté l’organisation du système de santé et sont d’autant moins rodés pour régler des questions supracantonales. En temps de pandémie, seul le niveau fédéral devient donc pertinent.»

Pour parer au plus pressé, il faudra une réaction coordonnée – très tardive – des cantons romands, puis peu avant Noël 2020 l’intervention du Conseil fédéral alors que les cantons alémaniques traînent les pieds. «Le fédéralisme a montré ses limites. Il faut l’améliorer et créer des mécanismes pour gagner en rapidité», estime un membre de l’état-major fédéral Protection de la population. «La Conférence des directeurs de l’instruction publique, pour les écoles, n’était pas prête. Il faut que chacune de ces conférences cantonales soit prête à gérer une situation de crise.» Entre Berne et les cantons, les rapports n’ont pas toujours été faciles. «Il a manqué un interlocuteur fort du côté des cantons. La Conférence des directeurs de la santé (CDS) n’a pas réussi à jouer ce rôle», juge un haut fonctionnaire fédéral.

A jeter, le fédéralisme? Non, tranche le même acteur. «Sur l’ensemble de la crise, le fédéralisme nous a permis d’être dans le juste. Confronter les idées a évité des restrictions encore plus fortes des libertés économiques et individuelles.» Pour le futur, le conseiller d’Etat Laurent Kurth plaide pour une «véritable loi de santé», «qui répartit les tâches entre la Confédération et les cantons, et organise le secteur sur l’ensemble du territoire».

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Autre chantier: la numérisation des informations. On se rappelle du fax de l’OFSP. Sur le terrain, «nous avions l’impression que le Conseil fédéral ne disposait pas des chiffres réels d’occupation des lits, ses déclarations ne correspondaient pas à ce que nous vivions», pointe une médecin d’hôpital ayant traité beaucoup de patients covid.

La contestation se durcit

Les trois vagues suivantes sont mieux maîtrisées. Grâce au vaccin, mais aussi parce que le Conseil fédéral a retenu la leçon et intervient plus tôt. Un va-et-vient s’installe. Quand le nombre de contaminations remonte, les cantons en réfèrent à son pilotage… et beaucoup d’entre eux rejettent ensuite les mesures proposées. Un ping-pong parfois absurde.

Malgré un meilleur contrôle épidémique, l’année 2021 voit la contestation se durcir. Des élus UDC traitent Alain Berset de «dictateur». Les conseillers fédéraux UDC Guy Parmelin et Ueli Maurer volent au secours du socialiste. Des représentants de branche comme Casimir Platzer de GastroSuisse et des mouvements citoyens protestent contre les restrictions, à l’image des Amis de la Constitution. Dans leur viseur, la loi Covid-19. Ils dénoncent une obligation vaccinale déguisée et la discrimination due au certificat covid, ce passe-droit nécessaire dès l’automne pour fréquenter les lieux de loisirs. Par deux fois, à quelque 60%, le peuple donne raison aux autorités. Mais les campagnes sont houleuses.

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«Même si c’était en partie normal, l’exécutif a pris le pouvoir et gouverne encore beaucoup par ordonnance. Le parlement s’est effacé et n’a pas su prendre ses responsabilités assez tôt dans la crise. Nous assistons à un inquiétant effondrement de l’Etat de droit», fustige Jean-Luc Addor (VS), conseiller national UDC. «Nous n’avons pas suffisamment confronté les mesures, parfois disproportionnées, avec la réalité.»

La réalité? Dans cette pandémie, chacun a un peu la sienne. Et dans les hôpitaux, la réalité, c’est l’épuisement du personnel, qui s’est fait toujours plus rare au fil des mois. Le parlement a pris une première mesure, afin de garantir des réserves en lits de soins intensifs et en personnel pour les prochaines épidémies. Concrétisation à vérifier…

Collaboration: Michel Guillaume

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Aides économiques trop lentes

Dans l’ensemble, l’économie (chômage, emplois) a repris du poil de la bête, après le rude contrecoup des débuts de la pandémie en 2020. Il y a cependant de fortes variations selon les branches. L’hôtellerie-restauration a beaucoup souffert, sous l’effet des mois de fermetures imposées par le Conseil fédéral.

Pendant longtemps, le ministre des Finances Ueli Maurer a symbolisé les réticences à dédommager. Figure de proue du collectif «Qui va payer l’addition?», Frédérique Beauvois estime que, si l’aide aux cas de rigueur devrait avoir rempli sa fonction, «l’administration a pris son temps pour nous verser les indemnités. C’était terrible, une torture pour notre secteur. A leur décharge, les administrations n’étaient pas équipées pour une telle crise.» Elle parle d’un «fédéralisme de la patate chaude». Les autorités se sont renvoyé la balle. Pour l’avenir, «nous demandons que la loi sur les épidémies soit révisée pour y introduire le dédommagement des entreprises fermées ou subissant des pertes des suites des décisions de l’Etat.» Jusqu’ici, la Confédération a versé plus de 30 milliards en aides diverses. Son faible endettement lui permet, pour l’heure, d’envisager le remboursement plutôt sereinement.

La santé mentale, bombe à retardement

C’est un peu la grande oubliée de la crise. Les demandes en soins psychiques ont augmenté ces deux dernières années, notamment les urgences pour les enfants et les adolescents, constate l’Office fédéral de la santé publique. «La pandémie semble avoir eu un impact plus direct sur la santé psychique des adolescents et des jeunes adultes, qui font déjà face dans leur vie à de nombreux changements et défis», observe la Vaudoise Catherine Léchaire, membre du comité de la Société suisse de psychiatrie et psychothérapie. «Les problèmes les plus fréquents sont les troubles anxieux, les dépressions avec parfois des tendances ou tentatives de suicide, une augmentation des troubles alimentaires, des difficultés sociales et relationnelles», résume Dante Trojan, médecin adjoint au Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux Hôpitaux universitaires de Genève. Résultat: les délais d’attente se sont rallongés l’année dernière avant une prise en charge.