Plurilinguisme

La Suisse, cancre des échanges linguistiques à l’école

Même si quelques cantons – dont le Valais – sauvent l’honneur, le volume des programmes d’échange reste désespérément bas. Mais l’agence Movetia veut relancer la dynamique

Que de temps perdu pour n’aboutir qu’à des euphémismes! Le 14 décembre dernier, le Conseil fédéral a publié, dans l’indifférence générale, un rapport sur les échanges scolaires en Suisse à la suite d’un postulat de commission datant de plus de quatre ans. Il y souligne l’importance d’en relancer la dynamique, indiquant qu’il y demeure «un grand potentiel pour les développer».

Cette belle litote cache mal le constat d’échec des efforts entrepris jusqu’ici. En novembre 2017, la Confédération et la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique s’étaient montrées plus autocritiques. «Selon les statistiques, seuls 2% des élèves de l’école obligatoire et des filières de formation générale ont participé à des échanges. Cela indique que les offres dans ce domaine sont insuffisantes, inadéquates ou alors trop peu connues.»

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Double grounding

En fait, les échanges scolaires ont ces derniers temps été victimes d’un double grounding. D’une part, l’organe qui s’en chargeait jusqu’en 2016, Fondation.ch, n’a jamais réussi à les promouvoir efficacement, de sorte que le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (Sefri) et l’Office fédéral de la culture (OFC), qui lui accordaient la subvention fédérale, ont fini par lui retirer cette mission. D’autre part, l’initiative UDC «Contre l’immigration de masse», approuvée par le peuple en février 2014, oblige désormais la Suisse à gérer son propre programme Erasmus + pour les jeunes voulant étudier à l’étranger. Indirectement, cela a fragilisé les moyens pour les échanges scolaires, auxquels Berne ne consacre que 500 000 francs, contre 30 millions pour la solution suisse d’Erasmus +.

Pour insuffler une nouvelle dynamique, la Confédération et les cantons ont – enfin – pris leurs responsabilités en mettant sur pied une fondation qui chapeaute une nouvelle agence, Movetia. Dirigée par Olivier Tschopp, celle-ci a commencé ses activités voici deux ans. Elle vient de publier ses premières statistiques, qu’il faut analyser avec prudence du fait qu’elles ne tiennent pas toujours compte des efforts consentis par les cantons sans passer par Movetia.

En 2017, 6200 élèves – de l’école primaire au gymnase, soit de 5 à 20 ans – ont participé à des échanges scolaires soutenus par cette agence. Bonne surprise: par rapport aux cantons alémaniques, les Romands font bonne figure (voir infographie). Si on compare ces chiffres absolus avec les effectifs totaux d’élèves du canton, le Valais est de loin l’élève modèle, tandis que Berne et Vaud sont largement distancés. Les cancres de la Suisse sont tous alémaniques, le plus souvent là où l’enseignement du français précoce est le plus remis en cause: Argovie, Lucerne et Zurich notamment.

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Berne pour des «échanges obligatoires»

Ce volume des échanges scolaires reste très modeste et interroge les responsables politiques: «Tant les moyens à disposition que les résultats sont insuffisants, commente le conseiller d’Etat valaisan Christophe Darbellay. Au niveau actuel des échanges, la Suisse réalise là un exercice alibi qui permet juste de se donner bonne conscience. Il faut mettre beaucoup plus de moyens à disposition.»

Une chose est sûre: le Valais a toujours joué un rôle de pionnier en la matière. En 1991, à l’initiative du conseiller d’Etat Claude Roch, il a créé un Bureau des échanges linguistiques, dirigé aujourd’hui par Sandra Schneider. C’est elle qui a lancé, voici onze ans, le programme «Deux langues – ein Ziel (un but)» avec le canton de Berne comme partenaire. Cette année, quelque 2700 élèves de 12 et 13 ans y participeront durant neuf jours au total. C’est-à-dire que Romands et Alémaniques se rendent successivement visite durant quatre jours et demi. «C’est l’occasion de développer des valeurs d’ouverture à l’autre culture, d’adaptabilité et de respect», relève Sandra Schneider. Son bureau, qui compte 2,2 postes, joue un rôle de facilitateur en procédant aux appariements des écoles, puis des classes.

Dans le canton de Berne voisin, son homologue Thomas Raaflaub est un peu jaloux de cette infrastructure, qui permet de décharger les écoles et les enseignants d’un fastidieux travail d’organisation. Il n’a qu’un poste à disposition dans un canton d’un million d’habitants. Mais une commission d’experts sur le bilinguisme pilotée par le conseiller aux Etats Hans Stöckli vient de réveiller le Conseil exécutif bernois. Parmi les dix recommandations stratégiques qu’elle formule, elle propose de créer un bureau spécifique pour les échanges et même de les rendre obligatoires à tous les degrés!

Une vision ambitieuse

En tout cas, la Confédération et les cantons se sont donné des buts ambitieux. Dans un document de novembre 2017, ils ont pour la première fois développé une vision à long terme: «Que tous les jeunes prennent part à une activité d’échange et de mobilité de longue durée au moins une fois dans leur formation.» Cela incite le directeur de Movetia, Olivier Tschopp, à l’optimisme. «Nous nous trouvons à un tournant. Je ressens une volonté politique à tous les échelons, notamment dans les cantons qui se sentent mieux soutenus.»

Sur le plan financier, tout se jouera en premier lieu lors de la discussion du prochain message quadriennal sur la culture. Chef de la section compétente à l’OFC, David Vitali annonce la couleur tout en restant prudent. «Ce message est en cours d’élaboration, mais les échanges scolaires seront une priorité. L’OFC demandera assurément une augmentation substantielle du crédit», déclare-t-il. Bien sûr, il préfère ne pas citer de chiffre. Mais dans tous les milieux concernés, on s’accorde sur un point: pour que la politique de la Confédération devienne crédible et corresponde à l’ambitieuse vision, il faudra au minimum décupler le crédit actuel de 500 000 francs pour le soutien direct de projets d’échanges, soit atteindre les 5 millions par an.

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