Le régime militaro-islamiste au pouvoir au Soudan a l'habitude de recevoir des délégations iraniennes ou afghanes, mais la visite d'un haut responsable de la diplomatie suisse du côté de Karthoum est une rareté. Que va donc faire le secrétaire d'Etat Jakob Kellenberger, qui s'est envolé mardi vers le Soudan pour une visite de travail de deux jours, dans un Etat déchiré par la guerre civile et engagé dans une guerre plus ou moins larvée contre les Etats-Unis? Officiellement, sa visite n'est qu'une réponse à l'invitation lancée en novembre dernier lors d'une visite privée par le ministre soudanais des Affaires étrangères, Mustafa Osman Ismaïl. Mais elle s'inscrit aussi dans une phase de développement des relations entre la Suisse et le régime islamiste de Karthoum, qui tente actuellement de sortir d'un profond isolement international.

La catastrophe humanitaire de l'an dernier n'est pas étrangère à cette évolution. L'aide d'urgence suisse est passée de 3 à 10 millions de francs de 1997 à 1998 en raison de la famine qui a frappé le sud du pays, où s'affrontent troupes gouvernementales et Armée de libération du peuple soudanais (SPLA). Lors de la visite du chef de la diplomatie soudanaise, la Suisse – en l'occurrence Jakob Kellenberger – a en outre accepté de financer à hauteur de 100 000 dollars une conférence sur les réfugiés organisée à Karthoum par l'Organisation de l'unité africaine. Avec l'Italie et la Norvège, la Suisse verse aussi une contribution pour les activités de l'Agence intergouvernementale pour le développement, forum régional où se discutent les problèmes liés à la guerre civile soudanaise, et participe aux réunions.

L'Italie et la Norvège aussi

La Suisse n'est d'ailleurs que l'un des Etats courtisés par le Soudan. L'Italie et la Norvège ont envoyé chacun un ministre à Karthoum ces derniers jours. Les relations d'hostilité que le gouvernement islamiste entretient avec les Etats-Unis ne sont sans doute pas étrangères à cette offensive de charme en direction des Européens. Hassan el-Tourabi, l'éminence grise du régime soudanais, très écouté par les mouvements islamistes du monde entier, est apparu lundi à la télévision pour affirmer que «les pays européens doivent adopter une position indépendante et assumer leurs responsabilités dans la recherche de la paix au Soudan, sans tenir compte de ceux (les Etats-Unis, n.d.l.r.) qui incitent à la guerre pour couvrir leurs ambitions en Afrique». A Berne, on se dit «prêt à dialoguer avec tout le monde» – un fonctionnaire souligne même que la neutralité suisse présente certains avantages pour pratiquer la «diplomatie exploratoire» avec ceux que les Américains appellent les «rogue states», les «Etats parias».

De son côté, le Soudan multiplie les signes d'ouverture pour «se montrer sous un jour aimable sans toucher à certains dogmes», selon l'expression d'un diplomate occidental en poste à Karthoum. De source humanitaire, on note que les voyages des délégués du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) au sud du pays sont devenus plus aisés. De même, le ministre soudanais des Affaires étrangères est passé à Genève en 1997 pour faire amende honorable auprès de l'organisation, après que son gouvernement a accusé le CICR d'avoir mis ses avions à disposition des rebelles.

Depuis, le Soudan est devenu le plus important théâtre d'opérations de l'organisation humanitaire dans le monde. A cet égard, la personnalité de Jakob Kellenberger présente un intérêt particulier pour les Soudanais: le secrétaire d'Etat deviendra en l'an 2000 président du CICR.