Lillehammer, 1994. Une petite ville de 25 000 habitants – comparable à Sion, 30 000 âmes – plantée dans le rude hiver norvégien. Elle reste la dernière cité «montagnarde» à avoir été choisie par la session plénière du CIO (Comité international olympique) pour recevoir les Jeux olympiques hivernaux (JOH). Depuis, seules des grandes villes loin des pistes enneigées – parfois même maritimes! – ont eu l’heur d’être élues par les olympiens: Nagano 1998, Salt Lake City 2002, Turin 2006, Vancouver 2010, Sotchi 2014, Pyeongchang (Corée du Sud) 2018.

Pourquoi? Parce que, disent les spécialistes, les membres du CIO et leurs compagnes se sont tellement ennuyés à Lillehammer – pas d’hôtels 5-étoiles, pas de shopping de luxe, pas de spectacles culturels, un froid sibérien en permanence – qu’il ne fut plus jamais question de retourner dans un pareil trou perdu.

Aujourd’hui, Saint-Moritz 2022 veut, avec l’aide de Davos et de l’Engadine, faire revenir les Jeux dans leur décor «naturel». La station grisonne compte 5500 autochtones. Mais attention: plus 3000 employés durant la haute saison et, surtout, 5300 lits répartis en 40 hôtels, dont la moitié dans des 4 et 5-étoiles, sans omettre 7500 lits d’appartements de vacances.

La Suisse bien servie

Voilà qui change tout, en apparence, avant la votation populaire du 3 mars, où le canton et les deux principales communes concernées se détermineront sur un crédit de 5 millions de francs en vue de couvrir les frais de candidature. Cela avant que les Chambres se prononcent, d’une part, sur un crédit d’engagement de 30 millions et, d’autre part, sur une garantie de déficit de 1 milliard.

En l’espèce, le scrutin du 3 mars aux Grisons équivaut à un oui ou non aux Jeux olympiques d’hiver de 2022. On dit que le résultat s’annonce serré (lire ci-dessous).

Et pour cause. Avant le troisième chapitre de Saint-Moritz, déjà récipiendaire de l’événement en 1928 et 1948, tous les essais helvétiques ont abouti à des échecs, parfois retentissants.

Sion 2002: aucune chance contre le mammouth Salt Lake City, reconnu plus tard coupable de corruption. Sion 2006: un lobbying international bien trop timoré, et le rôle joué par feu Marc Hodler, alors membre suisse influent du CIO. Il avait révélé le scandale de corruption susmentionné, et voulu retirer au plénum sa prérogative du choix de la ville hôte des Jeux, au profit de la commission exécutive. Ses déclarations, honnêtes mais maladroites, avaient affaibli la position helvétique: «La majorité du CIO considère que la Suisse est déjà très bien servie avec le siège du mouvement olympique, de presque ­toutes les fédérations sportives internationales, les multiples Championnats du monde et d’Europe qu’elle reçoit, sans encore prétendre aux Jeux d’hiver.»

Poursuivons. Berne 2010: dossier pas abouti, rejeté par 80% de la population cantonale en votation. Zurich 2014: les autorités municipales n’en voulaient pas. Genève 2018: tuée dans l’œuf, l’association faîtière Swiss Olympic y étant opposée.

Après toutes ces avanies, Saint-Moritz 2022 a-t-elle donc une chance? Quatre experts répondent: Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Idheap (Institut de hautes études en administration publique, Université de Lausanne), analyste olympique, ancien directeur exécutif du comité d’initiative Sion 2006; Jean-Pierre Seppey, ancien secrétaire général de Sion 2006 et chef de projet de Berne 2010; un membre éminent du CIO, qui préfère garder l’anonymat; Grégoire Curchod, directeur de TSE Consulting à Lausanne, entreprise spécialisée dans les relations et la stratégie pour les organisateurs de manifestations sportives d’envergure.

L’envie politique

Jean-Loup Chappelet: Le Conseil fédéral s’est prononcé favorablement, mais la Commission des finances du Conseil national se montre très prudente, pour ne pas dire plus [elle souhaite que le surcoût éventuel soit assumé par le canton des Grisons, pas par la Confédération, ndlr].

Jean-Pierre Seppey: La Suisse, l’un des pays les plus riches au monde, se cache derrière une loi fédérale [le frein à l’endettement, ndlr] afin de n’assumer qu’une garantie de déficit limitée, alors que chaque pays candidat aux JO a toujours décidé d’offrir une garantie illimitée. Notre attitude constitue un point extrêmement faible aux yeux du CIO.

Le membre du CIO: C’est la question cruciale. Il faut une volonté politique sans faille pour mener une candidature à chef. Or, la Suisse a trop peur des risques. Elle manque de courage. Un oui du bout des lèvres ne suffira pas.

Grégoire Curchod: Au niveau national, le projet 2022 a reçu assez de soutiens pour être crédible. A l’échelon cantonal et communal des Grisons, les guerres de clochers sont légion, et trouver un consensus risque d’être très dur.

Le climat populaire

J.-L. C.: Il est, semble-t-il, partagé. Les Jeux d’hiver sont devenus plus gros et plus chers à mettre sur pied, les Suisses sont au courant des difficultés rencontrées par les organisateurs récents.

J.-P. S.: Je ne sens pas une réelle dynamique. A mon avis, seule une communication de proximité intense pourrait inverser la tendance.

CIO: Le succès des Jeux de Londres 2012 a impressionné beaucoup de gens, et contribué à développer un état d’esprit plus positif à l’égard de JO en Suisse.

G. C.: Il m’apparaît difficile, voire impossible, de motiver le peuple suisse pour un grand projet (exemple, Expo.02). Si elle entend convaincre, une éventuelle candidature olympique devra être portée par une poignée de personnes charismatiques et aimées dans toutes les régions linguistiques.

Le retour des JO à la montagne

J.-L. C.: Oui, il existe un courant au sein du CIO, mais minoritaire, composé des membres spécialistes des sports d’hiver.

J.-P. S.: Il n’y a aucun critère prédominant. Les votants du CIO peuvent privilégier des qualités subjectives, telles que le sens de l’accueil, la stabilité politique, la volonté d’un pays d’accueillir et de respecter le mouvement olympique…

CIO: Trouver, à la montagne, les infrastructures nécessaires aux sports de glace, à l’hébergement et aux médias est devenu ardu. Nous avons donc intégré des grandes villes, mais si ces équipements existent en montagne, je suis persuadé que le CIO sera heureux que les Jeux s’y déroulent.

G. C.: Jacques Rogge, le président du CIO, parle souvent de stopper le gigantisme des Jeux. Ses collègues ne le suivent pas, préférant le «toujours plus grand, plus beau, plus spectaculaire». Cependant, si une candidature réussit à revenir à la tradition tout en proposant des idées nouvelles pour le développement des JO, elle peut gagner.