Santé

En Suisse aussi, le climat peut tuer

La Suisse n’aime pas dramatiser. Mais les périodes de canicule ont fait des centaines de victimes en 2003, 2015 et 2018, même si les chiffres pour l’été dernier ne sont pas encore connus

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Le climat peut avoir des conséquences fatales. Mais en Suisse, on reste discret sur ce thème. La canicule de l’été 2003 a causé la mort de 975 personnes, mais il a fallu deux ans pour l’apprendre. Sur le site de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), on trouve certes quelques documents sur le sujet, mais la plupart sont datés, et certains même pas traduits en français.

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«Il n’y a pas en Suisse de prise de conscience à la hauteur des enjeux, y compris dans ma profession», déplore Eric Lainey. Ce médecin français de 56 ans, qui pratique à Lausanne, est l’un des 1200 membres de l’Association des médecins en faveur de l’environnement. Très tôt, dès la candidature du Vert René Dumont à la présidence française en 1974, il a été sensibilisé à la cause de l’écologie. En 2003, c’est à Paris qu’il vit la terrible période de canicule, qui fait plus de 15 000 morts en France.

«Personne n’était préparé à l’époque. Il a fallu réquisitionner des camions réfrigérés pour stocker les morts, car il n’y avait plus de place dans les morgues», se rappelle-t-il. Cette canicule coûtera d’ailleurs sa place au ministre de la Santé, Jean-François Mattei, un médecin pourtant.

Un problème sous-estimé

En Suisse, rien de tout cela. Dans un premier temps, les autorités se font rassurantes, expliquant qu’elles maîtrisent la situation grâce à des infrastructures de santé plus denses et décentralisées qu’en France voisine. Il faut attendre deux bonnes années pour apprendre que cette canicule a fait près de 1000 victimes, ce qui correspond à une surmortalité de 7%.

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«Nous avons sous-estimé le phénomène», admet le directeur de l’OFSP de l’époque, Thomas Zeltner. Mais une décennie plus tard, la Suisse n’est guère mieux préparée lorsqu’elle affronte la canicule de juillet 2015. Bien que celle-ci soit bien moins longue que celle de 2003, on déplore tout de même 804 victimes. Contrairement à d’autres pays, la Suisse n’a pas tiré les enseignements de la canicule de 2003. «Les mesures de précaution n’ont pas été vraiment efficaces», peut-on lire dans une étude de l’Institut tropical et de santé publique suisse publiée en décembre 2016.

Sur mandat de l’OFSP, cet institut a développé en 2017 une boîte à outils comprenant des mesures en cas de canicule à l’intention des cantons. La plupart des cantons romands n’en avaient pas besoin, eux qui disposaient déjà de «plans canicule» depuis dix ans ou presque. Vaud et Genève ont joué un rôle de précurseurs à cet égard. Ils ont pris des mesures pour atténuer les effets de la chaleur, mais aussi pour coordonner les divers acteurs de la santé. Lors des périodes de chaleurs extrêmes, leur taux de surmortalité est désormais inférieur à la moyenne suisse.

«Un faux sentiment de sécurité»

Sur le plan mondial, l’OMS s’attend à ce que le changement climatique entraîne près de 250 000 décès supplémentaires par an entre 2030 et 2050, dus notamment à la malnutrition et au paludisme. Toutes les populations ressentiront ses effets, mais certaines seront plus vulnérables que d’autres: ce sont celles qui vivent dans des pays en développement, les régions côtières, les mégapoles et les zones polaires. Parmi les catégories à risque, les enfants, les malades chroniques et les personnes âgées notamment.

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Et en Suisse? «Il existe ici un faux sentiment de sécurité: les gens pensent que ce sont d’abord les régions les plus pauvres du monde qui seront touchées par le réchauffement climatique. C’est vrai, mais les pays développés le sont déjà aussi, avertit Sonia Seneviratne, climatologue et professeure à l’EPFZ. L’été dernier, le Japon, le Canada et l’Allemagne ont ainsi particulièrement souffert du phénomène. «Pour la Suisse, un petit pays qui dépend beaucoup des importations, l’un des risques majeurs est la sécurité alimentaire», précisé le Dr Eric Lainey.

Le risque des maladies infectieuses

En 2017, l’Office fédéral de l’environnement a produit un long rapport sur les «risques et opportunités liés au climat», fruit d’un travail d’analyse de plus de 350 experts. Un titre neutre qui traduit la volonté bien fédérale de ne pas dramatiser. Mais les chiffres de la surmortalité des canicules y figurent, de même qu’un autre danger dont presque personne ne parle: l’apparition de maladies infectieuses, dues par exemple à l’arrivée – au début des années 2000 – du moustique tigre, vecteur de maladies virales comme la dengue. Malgré les instruments existants en matière de surveillance et d’alerte, les experts jugent la capacité d’adaptation de la Suisse à ce risque «plutôt faible».

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Si, à Berne, les principaux offices fédéraux concernés commencent à donner plus d’importance au sujet, les conséquences du climat sur la santé ne sont pas encore devenues une véritable priorité. «Il n’y a pas encore de vision générale quant aux mesures qu’il faut prendre à court et à long terme», regrette la conseillère nationale Adèle Thorens (Les Verts/VD). «Il faut surtout complètement repenser les villes – qui deviennent des îlots de chaleur en période de canicule – en les revégétalisant, en changeant leurs revêtements et en créant davantage de points d’eau dans l’espace public», souligne-t-elle.

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