Le Temps: Comment analysez-vous l'évolution de la communication politique depuis le début des années 2000?

Daniel Eckmann: Trois grands mouvements se sont produits. D'abord, les nouveaux médias, les réseaux sociaux et les rédactions online ont provoqué une accélération de la vitesse de propagation des échanges. Cela incite les politiciens à des réactions spontanées et à produire des propos nouveaux très rapidement. Cela leur prend du temps et leur en laisse moins pour la réflexion en profondeur. Le deuxième mouvement est lié au volume. Tous les deux ans, on produit un volume d'information plus important que celui produit dans l'histoire de l'humanité. Le 93 à 94% de l'information est produite de manière digitale. Chacune d'entre elles est mise en concurrence avec un océan illimité d'autres nouvelles: dans ce flot, la lutte pour être entendu et attirer l'attention est devenue beaucoup plus acharnée.

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Et le troisième mouvement?

Il tient du changement politique. La politique suisse commence à copier les systèmes politiques basés sur une majorité et une opposition. Or cette évolution ne correspond pas aux fondements du système suisse, marqué par la concordance, la collégialité et la démocratie directe. En démocratie directe, pour que les citoyens se prononcent en votation, ils doivent saisir les avantages et les désavantages de leur décision, ils doivent connaître le fond des dossiers présentés par le gouvernement. C'est très différent des systèmes d'opposition, comme les Etats-Unis ou la France, où l'élection des dirigeants décide de la politique qui sera menée.

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Vous déplorez cette évolution ?

En Suisse, le compromis a perdu en respect. A tort, à mon avis. Lorsqu'un politicien doit rendre visible ses différences et chercher le bruit médiatique, on entre dans une logique de polarisation. Il fait être pour ou contre un projet: cela permet de faire la Une des journaux ou des sites web. On entre là dans une logique de spin doctors, de recherche d'un profil politique et de déclarations spectaculaires qui risquent de prendre le pas sur le contenu. Les questions de prestige deviennent aussi très importantes.

Vous sentez vraiment une quête de profil politique fort? Ce n'est pas frappant au regard de l'élection de Guy Parmelin au Conseil fédéral, un élus moins profilé que Thomas Aeschi…

Malgré cela, je le sens. D'une part, les politiciens et les conseillers fédéraux sont plus proches de la politique de leur parti. Or l'influence des partis aiguise la polarisation. D'autre part, le parlement oublie parfois son rôle de législateur pour s'occuper de petits dossiers d'actualité car c'est sur ce type de sujets que l'on se profile. Regardez comme il est difficile de réformer l'AVS! Aujourd'hui, on préfère regarder les pièces du puzzle et cliquer sur elles plutôt que d'analyser l'ensemble de l'image.

La Suisse reste pourtant en retrait dans le storytelling?

C'est vrai qu'il n'est pas encore très développé. Mais ça change: on connaît davantage d'éléments sur la vie privée et les préférences des conseillers fédéraux, par exemple. Dans une logique d'élection et de concurrence, il fait sens puisqu'il s'agit d'influencer une image, de se distinguer pour être élu. Mais comme les Suisses n'aiment pas les personnalités trop fortes et dominantes, le storytelling a encore du mal à se développer.