La Suisse encombrée meuble les gens d’à côté

France voisine Ils collectent sur les trottoirs les objets volumineux dont les Genevois se débarrassent

C’est illégal mais ça rend service à tout le monde

Claudine, une Haut-Savoyarde, en a fait son métier

La tournée ne s’annonçait guère fructueuse. A 16h, la fourgonnette de Claudine était loin d’être remplie. Peu d’encombrants sur les trottoirs. A cause de la pluie? «C’est toujours un mystère, dit-elle. Il y a des mois avec et des mois sans. En août dernier, je tombe à Plan-les-Ouates sur une maison en train d’être vidée à cause du départ précipité de l’habitante, il y avait un choix incroyable, des choses en très bon état.» Ce mardi-là, le coup de chance a surgi à Veyrier sous la forme d’un arbre à chats et de deux paires d’antiques godillots en cuir massif. Leur propriétaire, charriant dans une brouette tout un bric-à-brac jusqu’au bord de la route, a interpellé Claudine: «Mes godasses de montagne ont 50 ans, je suis heureux qu’elles servent encore à quelqu’un.» Que va faire Claudine de ces souliers? «Un coup de cirage, des petits clous dans la semelle, des lacets neufs et je les revends dimanche à la fête des Vieux Métiers, près de la Roche-sur-Foron.»

Depuis trois ans, l’énergique sexagénaire se rend chaque semaine en Suisse. Elle connaît par cœur le calendrier communal du dépôt des encombrants: «Vésenaz le deuxième jeudi du mois, Puplinge le dernier mercredi, Veyrier et Plan-les-Ouates le premier mercredi.»

Départ à vide vers midi de son village haut-savoyard. A 13h, elle sillonne Veyrier puis Drize, Troinex, Plan-les-Ouates. Retour vers 18h à la maison. Elle décharge et repart en tournée une partie de la nuit s’il le faut. Il faut faire vite car la concurrence est rude, «pas que les 74, même les Suisses s’y mettent», et les services officiels de la voirie passent le plus souvent tôt le matin. Ce qu’elle prend: «Les petites choses de la vie, la vaisselle, les aspirateurs, les micro-ondes, les vêtements, tous les sacs. Je les ouvre chez moi, je fais le tri, je donne aux Gitans ce dont je n’ai pas besoin, ou à la section sociale du village. Les beaux vêtements et les jouets vont à mes petits-enfants et aux gosses les plus pauvres de la cantine scolaire. J’ai donné plein d’écrans plats à beaucoup de familles nécessiteuses.» Mais une grosse partie de la collecte est revendue dans les brocantes après une remise en état réalisée par son mari. «Les Arabes nous achètent plein de choses, ensuite ça part sans doute en Algérie ou au Maroc.»

Claudine explique qu’au début elle a fait cela par nécessité. Elle a perdu son emploi de maître d’hôtel, à la même période l’une de ses filles faisait face à de gros soucis financiers. «La famille s’est retrouvée sur la paille et mon mari a fait une dépression. Une copine m’a parlé du circuit des encombrants à Genève, je l’ai suivie, j’ai acheté un véhicule diesel et j’ai commencé à tourner», relate-t-elle. Elle dit désormais circuler, certes pour gagner sa vie, mais aussi par plaisir.

Car Claudine a ses petites habitudes, ses détours labyrinthiques qui égareraient un vieux taxi genevois, ses encombrés suisses qui déposent à heure précise, «avant tout pour moi», des vases en étain, des cafetières, des tableaux, des disques vinyles. Elle reste interloquée par le gâchis, le gaspillage suisses. «Un coup de soufflerie et leur aspirateur repart, un tour de vis et le micro-onde redémarre. Chez nous, ça ne se fait pas d’abandonner des choses comme ça sur le trottoir.» Mais elle profite de cette forme de générosité, sans état d’âme. Le plus bel objet embarqué? «Un baby-foot quasi neuf, un tableau signé revendu 300 euros et un carton entier de disques 78 tours.»

Elle aime les lendemains de Noël car beaucoup de décorations, genre guirlande, sont jetées, ainsi que les cadeaux qui ont déplu. Elle aime aussi les pots de peinture car elle fait de la décoration à ses heures perdues. Elle évoquait plus haut la concurrence devenue vive entre «les pros de la récup» qui roulent en fourgon, les ferrailleurs en camion, le riverain qui la nuit fouille un peu honteusement dans les affaires du voisin, les travailleurs frontaliers qui en passant jettent un œil par la fenêtre et osent se saisir d’une chaise en rotin qui fera bien dans leur jardin. De la tension parfois entre récupérateurs? «Non, sauf avec les Roumains, qui sont parfois agressifs.»

Matthieu Reis, du Service des déchets au canton de Genève, rappelle que se saisir d’encombrants est interdit. «Si une personne se défait d’un déchet, celui-ci appartient à la commune, qui doit l’évacuer puis l’éliminer. Il est illégal de la part des particuliers de le collecter et bien entendu de l’exporter», précise-t-il. Qui se soucie de cette directive? Pas les douaniers, selon Claudine qui, lorsqu’elle franchit de nuit Moillesulaz ou autres postes frontières, est souvent priée de s’arrêter et invitée à poursuivre sa route sitôt qu’elle indique qu’elle transporte des encombrants. «Ça arrange les Suisses qu’on débarrasse leurs trottoirs, ils font des économies et ça soulage les employés de la voirie», soutient-elle. Un inventaire du canton de Genève indique que 110 000 tonnes de déchets urbains ont été incinérées en 2013 (dernière statistique publiée), dont seulement 4100 d’encombrants. Ce volume bas confirme que ce type de rebut est très prisé par les récupérateurs «privés».

Alain Borel est un autre grand «collectionneur» d’encombrants. Etait, faut-il préciser. Car il a cessé de faire les trottoirs genevois. «Ma maison est désormais parfaitement équipée, à 90% d’encombrants. Je n’ai plus besoin de rien», dit-il.

Il vit à Evires, de l’autre côté du Salève, dans une vaste demeure qu’il a restaurée de ses mains. Chez lui, il est plus simple et rapide d’énumérer les objets acquis en magasin que ceux qui ont été récupérés. Cet ancien analyste financier franco-suisse, longtemps salarié d’une société américaine, a un jour changé de vie et est devenu professionnel de la récupération. Il a acheté des maisons en ruine, les a rénovées, les a meublées «en style genevois seconde main», les a louées. «C’est une démarche éthique. J’estime que beaucoup d’objets sont encore en trop bon état pour mourir. Je pourrais en vivre, et même plutôt bien. Mais je ne ramasse que si j’en ai une utilité.»

Sa plus belle prise: un tricycle pour sa fille Zoé, qui souffre d’un handicap. «Une chance incroyable, il me fallait cela et je tombe dessus par hasard un soir à Vésenaz.» Autres choses: une cheminée récupérée sur le plateau de Vessy, un escalier en bois, huit cartons de très beaux verres à vin, un magnum de Calva, deux bouteilles de Sauternes Château d’Yquem 1958, des fenêtres, un lave-linge, un salon entier, un portique en bois et métal, une friteuse Jura, un four, une belle porte de cuisine, une cafetière Krups, un radiateur en fonte, un saloir de 200 kilos. Alain Borel ayant la fibre écologique et des doigts en or, il a fabriqué à partir d’une bicyclette abandonnée un vélo électrique, et avec des déchets électriques un système savant permettant à sa voiture de 1998 de recharger son moteur à l’aide des panneaux photovoltaïques posés sur le toit de son habitation.

Le plus choquant? «Les cadeaux de Noël même pas déballés!» Le plus pratique? «Un hiver, j’ai vu un matelas quasi neuf couvert de neige qui avait encore son étiquette. Sur un site de revente, sa valeur était estimée à 1600 francs. Il est devenu notre matelas, ma femme n’a plus mal au dos.» ­Matthieu Reis rappelle au passage que les matelas ne peuvent être déposés sur les trottoirs que s’ils sont emballés et que si l’inscription «infecté» apparaît. «A cause des punaises de lits, afin de limiter les propagations», justifie-t-il. Beaucoup de ces hétéroptères hématophages (suceurs de sang) ont, selon toute probabilité, franchi la frontière.

«Chez nous, ça ne se fait pas d’abandonnerdes choses comme ça sur le trottoir»