«Pour une démocratie modèle, je me serais attendu à mieux», commente, laconique, le professeur Fritz Oser. Le niveau de d'éducation civique des jeunes de 15 ans en Suisse est franchement décevant. En comparaison avec 27 autres pays, les adolescents suisses ne se situent qu'au 19e rang, explique le professeur, qui a dirigé le volet helvétique de l'étude internationale «Citizenship and Education in Twenty-eight Countries», entamée en 1997 auprès de 93 000 jeunes, dont 3104 en Suisse. Avec l'un de ses collègues de l'Institut de pédagogie de l'Université de Fribourg, il vient de publier l'analyse détaillée des résultats suisses sous un titre des plus limpides: «Jugend ohne Politik» * (Jeunesse sans politique). La Suisse forme-t-elle des analphabètes en politique? Ou pire, comme l'affirme Fritz Oser, la démocratie est-elle en danger?

Sur le plan des connaissances strictes en politique, le résultat des jeunes Suisses est effectivement préoccupant, puisqu'ils occupent même le 21e rang (96 points). Mis à par les Wallons, seuls des pays comme la Colombie, le Chili ou la Roumanie font pire qu'eux. Les élèves devaient pourtant répondre à des questions à choix multiples relativement simples, comme par exemple: «Quelle est la fonction principale des syndicats? a) améliorer la qualité des produits fabriqués, b) augmenter la productivité, c) améliorer les conditions salariales et les conditions de travail des employés, d) introduire un système d'imposition équitable.» En moyenne, dans les 28 pays, 64% des élèves ont trouvé la bonne réponse; en Suisse, ils n'étaient que 47%. Quant à trouver que la concurrence entre les entreprises est la caractéristique centrale d'une économie libérale, ce n'est pas vraiment mieux: 29% seulement des jeunes Suisses contre 47% en moyenne internationale ont répondu correctement.

Dans le second volet du questionnaire, qui s'intéresse à la capacité d'interprétation des questions politiques (textes à lire dont il faut saisir le contenu), les 157 classes suisses interrogées s'en sortent un peu moins mal: avec 102 points, elles se situent même à un honorable 12e rang. Ce score, commente Fritz Oser, reste toutefois assez «médiocre». Et, pour lui, la différence entre les connaissances et la capacité d'interprétation n'est pas étonnante: «Les jeunes Suisses savent réfléchir, cela avait déjà été constaté dans l'étude PISA.» Ce qu'il ne parvient en revanche pas encore à expliquer avec certitude, c'est l'écart abyssal entre les Alémaniques et les Tessinois, avec les Romands entre les deux (voir graphique). Probablement, estime le professeur, cela tient-il à la différence d'enseignement. «Mais pour l'heure, insiste-t-il, ce n'est qu'une hypothèse.» Pour tester cette intuition, il espère pouvoir étudier prochainement les résultats canton par canton, tout en sachant déjà que cela fera grincer des dents plus d'un responsable de l'instruction publique.

A l'entendre, on est à deux doigts de croire qu'il espère que sa prochaine étude sera une catastrophe. Un électrochoc qui réveillera enfin les politiciens. A ce stade, les jeunes démocrates-chrétiens sont bien seuls à avoir réagi. Mais, au moins, ils n'y vont pas avec le dos de la cuiller puisqu'ils exigent carrément une offensive à 100 millions de francs pour l'éducation civique… à l'image de celle entreprise pour la promotion de l'informatique à l'école. «Ce que nous voulons, c'est d'abord un débat», tempère Valérie Berset, leur vice-présidente. Elle souhaite surtout que l'on mette enfin en œuvre les programmes figés au stade des bonnes intentions.

Ces dernières années, les cours d'éducation civique ont quasiment été chassés du cursus scolaire, renchérit le professeur Oser. Et les cours d'histoire – essentiels à ses yeux pour la formation politique – ont considérablement diminué. «Une démocratie aussi complexe que la nôtre, s'inquiète-t-il, est aussi extrêmement fragile.» Pour lui, beaucoup d'enseignants ont encore l'impression que l'école est le dernier endroit pour discuter de politique. A ses yeux, une scolarité aseptisée de toute considération politique est une hérésie. «La confrontation des idées est une excellente chose pour la formation des esprits», explique le professeur. D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un enseignant est d'un bord politique que ses élèves penseront forcément comme lui. Souvent, c'est même exactement l'inverse qui se produit.

Particularismes

Reste que les résultats médiocres des élèves suisses peuvent s'expliquer par le fait que les questions posées devaient être comprises dans chacun des 28 pays. Lorsque, à Hongkong, par exemple, un concept n'existait pas, la question était immédiatement retirée; le même sort était réservé aux questions ayant des taux de bonnes réponses trop différents entre les pays. Au final, le test convenait donc mieux à une démocratie moyenne, espèce de médiane des points communs entre 28 pays, avec un système majorité-opposition. Les élèves de Suisse, où le système politique est très complexe et très particulier, étaient probablement désavantagés. La manière d'agir des syndicats, par exemple, y est fort différente de la France ou de l'Allemagne. «C'est l'une des faiblesses de l'étude, reconnaît Fritz Oser, mais d'autres enquêtes réalisées précédemment montrent elles aussi le faible niveau de formation politique des jeunes Suisses.» D'après lui, pour s'en convaincre, il suffit d'essayer de demander à un adolescent de 15 ans combien il y a de conseillers fédéraux…

* «Jugend ohne Politik», Fritz Oser et Horst Biedermann, Ed. Rüegger (traduction française en automne).