Le ton monte, les invectives fusent sur les réseaux sociaux, au lendemain de l’annonce de l’extension du certificat covid obligatoire. Dans les familles, entre collègues, amis: cela fait des mois que le thème de la gestion de la pandémie divise. La pression supplémentaire sur les non-vaccinés pourrait bien polariser la société davantage encore.

Une «obligation vaccinale indirecte»

Mercredi, le Conseil fédéral a confirmé une extension du certificat covid obligatoire dès le 13 septembre. Restaurants, bars, musées, salles de sport et lieux culturels: dans quasiment tous les espaces publics intérieurs, il faudra présenter un passeport sanitaire. Des contraintes supplémentaires pour ceux qui ont décidé de ne pas se faire vacciner, soit environ 40% des plus de 18 ans, qui deviennent aussi plus visibles.

A la suite de cette nouvelle annonce, plus d’un millier de personnes (15 000 selon les organisateurs) se sont rassemblées à Berne dans une manifestation spontanée, pour protester contre ce qu’ils assimilent à une «obligation vaccinale indirecte». Werner Boxler, coprésident des Amis de la Constitution, nouvelle force politique anti-institutionnelle née de la crise sanitaire, y était.

«Nous ne sommes pas des contestataires, mais des défenseurs de nos droits constitutionnels et de nos valeurs fondamentales, comme la liberté, dit-il. Le vaccin relève du libre choix pourtant ceux qui ont décidé de ne pas se faire injecter contre le covid subissent une pression et une discrimination insoutenable, de nature à diviser la population. Ils sont exclus. Ils ne vont pas rester chez eux, ils trouveront des solutions créatives pour continuer à vivre, j’en suis sûr. Mais nous allons vers une société à deux vitesses.»

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Une nouvelle mobilisation est d’ores et déjà prévue le 6 novembre à Fribourg, à l’initiative du Mouvement suisse pour la liberté citoyenne (MSLC), indique encore Werner Boxler. Cette association se présente comme un groupement de citoyens sans appartenance politique, qui entend défendre la liberté «contre la pression exercée par les autorités sanitaires et politiques».

Observateur des mouvements sociaux, Daniel Kübler, politologue à l’Université de Zurich, n’a pas l’impression de voir émerger un vaste élan de contestation. «Ces décisions vont probablement avant tout inciter une grande partie d’indécis, pas foncièrement anti-vaccins, à se vacciner et pousseront les vrais réfractaires aux vaccins dans leurs retranchements. C’est pour eux, surtout, que la situation devient difficile.»

Mais cette crise sanitaire laissera sans doute des traces, à long terme, dans le paysage politique suisse, estime l’expert. L’une des questions qui se posent: comment l’UDC parviendra-t-elle à tirer son épingle du jeu?

Plus qu’un autre, le parti incarne les fortes divisions à l’œuvre dans la population, quitte à faire preuve de contradictions et d’incohérences, avec des poids lourds comme Roger Köppel et Christoph Blocher qui se sont prononcés en faveur du vaccin, tandis que le parti tente de mobiliser la société contre les mesures sanitaires: il appelle à voter non à la loi Covid-19, le 28 novembre prochain.

L’UDC contre tous

Très remonté, et à la suite des décisions du Conseil fédéral tombées ce mercredi, le parti dont les membres sont les moins vaccinés de Suisse a vilipendé la gauche, mais aussi le PLR et le Centre, accusés de «diviser la population». Face aux nouvelles mesures, le président de l’UDC suisse, Marco Chiesa, le concède cependant: «Nous ne pouvons actuellement pas faire grand-chose.» Si ce n’est souffler encore sur les braises de la discorde.

Réuni en conférence de presse à Zurich ce jeudi, le parti persiste et signe: en août, le conseiller national tessinois avait annoncé vouloir se battre contre ce qu’il considérait être «la politique nuisible et pique-assiette des villes écolo-socialistes». L’UDC fait désormais des propositions concrètes. Comme le démantèlement de certaines structures institutionnelles. Le parti suggère ainsi «la mise au concours des chefs-lieux cantonaux», «la désincorporation des communes rurales intégrées dans les villes» ou encore «la formation de demi-cantons campagnards».

«L’UDC est stressée par le covid, analyse Daniel Kübler. Elle n’a pas encore trouvé la bonne manière de capitaliser sur ce thème. Alors elle cherche désespérément d’autres sujets, comme le clivage ville-campagne, pour occuper l’agenda.»

Une votation test pour la politique

La votation du 28 novembre constituera une sorte de crash-test pour la politique anti-covid de la Suisse: sera-t-elle en mesure d’apaiser les esprits et de réconcilier la société? «L’histoire nous montre que le système helvétique a une grande capacité à absorber les oppositions et les canaliser dans les institutions, relève Daniel Kübler. Il est probable et même souhaitable que les nouveaux groupes apparus avec la pandémie se retrouvent cooptés par les partis traditionnels, en particulier l’UDC.»

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Mais cette fois, des difficultés inédites s’ajoutent au tableau: la situation de crise «exceptionnelle, probablement la plus grande depuis la Seconde Guerre mondiale» que représente cette pandémie. Et l’existence des réseaux sociaux comme caisse de résonance et amplificateur des tensions. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les groupes, qui existent essentiellement via ces réseaux, s’en prennent aux médias traditionnels. Les opposants aux mesures se mobilisent aussi en vue du référendum qui s’oppose aux aides structurelles d’environ 150 millions de francs par an que le parlement a voté en leur faveur.