Une vision futuriste. Plus on approche, plus c’est impressionnant. On dirait une installation contemporaine de cinq gigantesques sculptures blanches. Les cloches des vaches pas loin et l’ancienne route en lacets, la Tremola, qui jadis permettait aux diligences de traverser, zigzaguant, la montagne, nous rappellent où nous sommes: sur le col du Gothard, à 2130 mètres d’altitude, au-dessus d’Airolo, la première commune tessinoise au sud des Alpes.

Le vent siffle dans nos oreilles. Ce n’est pas un hasard si c’est ici que naît le premier parc éolien de la Suisse italienne. Tout autour, le paysage est spectaculaire. Presque lunaire; les plantes ne poussent pas à cette hauteur. Par temps clair, comme aujourd’hui, on voit les Préalpes, peuplées de conifères, à perte de vue. «Ici, le temps change très vite, indique Edy Losa, notre guide. En une demi-heure, on passe du soleil à la neige, même l’été. Hier, à cause du brouillard, on ne voyait rien à 10 mètres.»

Quinze pour cent de l’énergie éolienne

En revanche, les vents sont constants. «Les jours de l’année où il ne vente pas se comptent sur les doigts de la main.» Responsable du parc et vice-directeur de l’Azienda elettrica ticinese (AET, propriété du canton), l’ingénieur indique que pendant deux ans, la vitesse des vents a été mesurée à 80 mètres du sol: une moyenne de 6-7 mètres par seconde (m/s). «Les éoliennes choisies soutiendront des vents allant jusqu’à 25 m/s, permettant de faire des affaires soutenables. Effectuant 5 à 16 tours par minute, leur bruit ne sera pas très fort.»

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La zone est venteuse, mais elle est aussi accessible par la route et des lignes électriques y sont présentes. Les cinq éoliennes, hautes de 98 mètres, qui viennent à peine d’être installées, ont une puissance de 2,35 mégawatts (MW) chacune. Le parc produira 15% de l’énergie éolienne en Suisse, qui, avec ses 37 éoliennes, produit un modeste 0,2% de l’énergie nationale.

Nombreux recours

Pour les propriétaires de la société Parco eolico del San Gottardo SA (PESG) – l’AET à 70%, les Services industriels de Genève (SIG) à 25% et la commune d’Airolo à 5% – le rêve est enfin réalité. La première étude du projet remonte à 2002. Une série de recours au Tribunal administratif cantonal, notamment de la Société tessinoise pour l’art et la nature (STAN), qui jugeait le projet insensé pour un site naturel historique et symbolique comme le col du Gothard, ont freiné l’entreprise. Jusqu’à ce que, en août 2018, le Conseil d’Etat confirme l’octroi du permis de construire, pour cinq des huit éoliennes initialement prévues par l’AET.

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La construction du réseau routier donnant accès au site et la pose des fondations des cinq éoliennes ont été commencées et complétées l’an dernier. En raison des conditions climatiques hivernales rigoureuses, les travaux ont pu être menés uniquement de fin mai à fin octobre. Cette année, les structures ont été installées et le parc entrera en service dès novembre. Une petite cérémonie avec les autorités se tiendra à la mi-octobre et les portes ouvertes au public auront lieu l’an prochain.

Défi logistique

Edy Losa explique que le parc produira 20 gigawattheures (GWh) d’énergie électrique par an. «Suffisamment pour couvrir les besoins des vallées voisines de Blenio et de la Léventine, soit quelque 5000 ménages, allégeant l’atmosphère de 2240 tonnes de CO2 par an», se félicite-t-il.

Le plus grand défi, confie-t-il, a été logistique. «Acheminer les 15 pales de 46 mètres et de 9,7 tonnes chacune – arrivées par bateau à Bâle du nord de l’Allemagne – jusqu’au col du Gothard, traversant les courbes étroites de la vallée, a été acrobatique.» Pour élever les cinq générateurs de 65 tonnes à 98 mètres, une grue de 150 mètres pouvant transporter 100 tonnes a été utilisée.

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Avec les mesures d’accompagnement et de bonification du territoire, le projet a coûté 32 millions de francs. Un ancien stand de tir et des stationnements ont été démantelés. Un passage a été créé sous la route pour faire traverser les amphibiens. Des lignes électriques vétustes seront enterrées. Les routes utilisées pour les travaux ont déjà été réduites; elles disparaîtront presque totalement sous peu et seront recouvertes d’herbe. Un radar sera posé pour mesurer le nombre d’oiseaux migrateurs et de chauves-souris passant par là. Quant aux câbles reliant les éoliennes à la sous-station électrique, ils seront souterrains.

«Avec ce parc, prévu pour durer trente ans, avance Edy Losa, nous espérons démontrer que les éoliennes n’ont pas un impact aussi important qu’on imagine sur l’environnement et le paysage.»