Vous croyez que vous étiez un cochon dans une vie antérieure au Moyen Age? Et que vous avez dévoré un petit enfant? Mauvaise idée: un juge ecclésiastique vous a peut-être condamné à mort. Du XIIIe au XVIIIe siècle, plusieurs tribunaux en Suisse et en Europe ont vu passer des animaux qui avaient blessé ou tué des êtres humains, ou alors ravagé des récoltes. «L’Arc alpin a vu plus de cas que le reste de l’Europe», souligne Philippe Genecand, professeur d’histoire à l’Université de Genève. L’université organisait récemment un colloque sur ces procès, deux ans après le refus des Suisses d’instaurer un avocat pour les animaux.

Porcs particulièrement visés

En Suisse, ce sont surtout les hannetons qui risquaient d’être maudits par un prêtre pour avoir saccagé les champs entre la fin du XVe et le début du XVIe siècle. Comme à l’étranger, souris, rongeurs, sauterelles, oiseaux et mouches ont parfois été condamnés. Leur nombre? On l’ignore, faute de documents.

Devant un juge ecclésiastique, un avocat défendait les animaux et un autre représentait la commune ravagée. «Les avocats des communes expliquaient que la nature revenait à l’homme et que les animaux n’avaient pas le droit de manger les récoltes. L’avocat des animaux plaidait qu’ils répondaient à leurs instincts et ne faisaient que manger ce dont ils avaient besoin», explique Catherine Chène, historienne à la Faculté des lettres de l’Université de Lausanne.

Après la condamnation, des formules d’exorcisme et de malédiction obligeaient les animaux à repartir. Parfois sans succès: Berne a dû condamner trois fois des espèces nuisibles dans les années 1470. «Derrière ces procès qui font sourire, il y a une réalité économique dure, avec parfois des famines», ajoute Catherine Chène.

Et les cochons dans tout ça? Sur la centaine de procès de gros animaux connus, la justice s’est principalement intéressée aux porcs. Leurs crimes: homicide ou blessures graves. Certains taureaux et des vaches ont été condamnés pour avoir encorné leur propriétaire; des chevaux, des juments ou des ânes pour un coup de sabot mortel; quelques chiens ou quelques loups pour avoir mangé un enfant.

L’exemple le plus célèbre est la truie de Falaise, en Normandie, exécutée en 1386. Fouillant avec son groin dans toute la maison pour trouver de la nourriture, elle tombe nez à nez avec le bébé de la famille. Un coup de dents et le rejeton est défiguré, puis meurt.

La cochonne est amenée dans la prison du vicomte et n’arrive pas à répondre à son interrogatoire. Sentence: la mort. On la sort de prison, habillée de vêtements. D’autres porcs assistent à l’exécution pour l’exemple. Après avoir mutilé la condamnée, le bourreau la pend jusqu’à ce qu’elle se vide de son sang.

«Pseudo-hommes»

«Il n’y a pas de prêtre pour les derniers sacrements», précise tout à fait sérieusement Philippe Genecand. Après sa mort, une jument tire la truie dans toute la ville avant que son corps soit brûlé. Une peinture murale dans l’église rappelle l’épisode.

«Les cochons étaient perçus comme proches des hommes. On n’avait pas le droit de disséquer un corps humain, mais on le faisait sur des porcs. Avec ces procès, on tuait alors des pseudo-hommes», explique Philippe Genecand.

Les procès collectifs d’espèces nuisibles pourraient venir de l’Eglise byzantine et être passés par la Grèce et Venise, selon Catherine Chène. Dans l’Arc alpin, une région en marge du Saint Empire, la construction d’un pouvoir central fort expliquerait le nombre important de procès d’animaux. «Derrière ces procès, la justice affirme la domination de l’homme sur la nature, que la nature lui a été donnée par Dieu, ajoute Catherine Chène. Cette idée se développera ensuite, à la Renaissance.»