Aux racines de la radicalisation djihadiste

Sécurité Un rapport dénonce l’absencede stratégie pour éviter que des jeunes Suisses partent faire le djihad

Les écoles devraient être davantage sensibilisées et les organisations musulmanes plus actives

Se faire pousser la barbe du jour au lendemain et afficher un drapeau de l’Etat islamique dans sa chambre d’ado sont-ils des indices inquiétants d’un prochain départ pour le djihad? Sensibilisée à la thématique, une HES zurichoise de travail social, la ZHAW, vient de publier un rapport consacré à «l’arrière-plan de la radicalisation djihadiste en Suisse». Et lance des pistes de réflexion pour améliorer la prévention, lacunaire.

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) y a collaboré. Il a accepté d’envoyer des lettres, rédigées en huit langues, à des personnes concernées pour demander de prendre contact avec les auteurs de l’étude. Mais ces derniers ont un peu fait chou blanc: ils n’ont pu mener un long entretien qu’avec un seul jeune, rentré de Syrie. Il s’agit, on le reconnaît facilement entre les lignes, d’un cas atypique, celui du Valaisan Marc*, parti en décembre 2014 rejoindre l’Etat islamique pendant trois mois avant de revenir en Suisse. Et qui se perçoit comme une «victime».

C’est le cas le plus médiatisé, mais pas le plus fort ni le plus pertinent. Il a été reconnu coupable de participation à une organisation criminelle et d’avoir servi dans un groupe armé à l’étranger, mais n’a écopé que de 600 heures de travail d’intérêt général avec sursis, assorties d’une psychothérapie, avec l’obligation de mener un travail photographique sur le thème de la paix.

Plusieurs résidents suisses combattent actuellement au sein de groupes terroristes en Syrie et en Irak. Certains ont occupé une fonction dirigeante. L’un d’eux s’est même affiché avec une tête coupée. Une vingtaine de procédures pénales sont actuellement menées contre des «djihadistes suisses». Entre 2001 et fin août, ce sont en tout 69 résidents suisses – 24 avec la nationalité suisse – qui sont partis sur des zones de djihad, selon le décompte du SRC, dont 55 vers la Syrie et l’Irak. Sept décès sont confirmés, auxquels devraient se rajouter six autres. Onze sont de retour en Suisse (six cas confirmés).

Le rapport rappelle que la puberté est un âge propice à la radicalisation. Et que la conversion à ­l’islam fait généralement suite à des situations de crise. «Au premier chef, la sexualité et les relations ­entre les sexes constituent un tel terrain problématique et déstabilisant», peut-on y lire. «Deuxièmement, il y a la mobilité sociale, avec l’échec de tentatives d’ascension, ou troisièmement, la nationalité et l’ethnicité, avec le problème du manque d’appartenance.» Avec des sentiments de dévalorisation, de perte de statut et de désintégration. Autre point intéressant relevé par les auteurs: des jeunes peuvent aussi décider de se convertir dans le seul but de s’identifier à des personnes exclues ou ghettoïsées, puisque l’islam est stigmatisé en Suisse. Une forme de provocation.

Selon les données fournies par le SRC et relayées dans le rapport, les aspirants djihadistes ont généralement entre 20 et 35 ans. Sur un total de 66 partis dans des zones en guerre – l’étude tient compte des chiffres fournis pour fin juillet –, seuls trois sont des femmes, dont une mineure. Douze des 66 «djihadistes» sont des convertis, dont la moitié suisses. Les musulmans non convertis proviennent la plupart des Etats d’ex-Yougoslavie ou de Somalie. Environ un cinquième d’entre eux possède une expérience directe ou indirecte de la guerre. Ils sont encore moins nombreux à être liés à des organisations salafistes. Leur radicalisation s’est souvent faite à travers Internet et leur cercle d’amis.

En s’intéressant à la propagande sur Internet, souvent point de départ d’une fascination pour le djihad, les auteurs de l’étude ont ouvert trois profils Facebook «tests», deux féminins et un masculin. Si le profil masculin n’a suscité que peu d’intérêt, les deux profils de femmes ont très rapidement reçu des demandes d’amitié du monde entier, parfois même des demandes en mariage. L’un a été fermé dès le lendemain par Facebook.

Les écoles sont peu conscientes de la problématique, précise le rapport, même si çà et là des programmes de prévention semblent en gestation. La Ville de Berne est une des seules à avoir mis sur pied une «consultation contre la radicalisation», pour aider et orienter notamment les parents qui craignent que leur enfant soit attiré par le djihad. Quant aux mosquées et associations musulmanes, elles se sentent un peu impuissantes et victimes de stigmatisation.

Parmi les recommandations des auteurs du rapport, il y a celle de mettre sur pied des conseils aux familles et aux jeunes, d’aborder la thématique dans les écoles pour sensibiliser les jeunes aux dangers et d’impliquer davantage les organisations faîtières musulmanes. Surtout, ils militent en faveur d’une «helpline», qui n’a pourtant pas les faveurs du parlement, et d’un programme de déradicalisation.

Longtemps, la Suisse a été accusée d’une certaine passivité dans la lutte contre le phénomène. Mais la task force Tetra – pour «terrorist travellers» –, regroupant le SRC, Fedpol, le Secrétariat d’Etat aux migrations, le Ministère public de la Confédération ainsi que les commandants des polices cantonales, permet désormais une meilleure coordination.

* Prénom fictif

Des jeunes se convertissent dans le seul but de s’identifier à des personnes exclues ou ghettoïsées