«Nous étions enfermés dans un camp entouré de barbelés, gardés par des sentinelles au fusil chargé et prêts à tirer, aidés de chiens. Pourtant, notre seul crime était d’avoir tenté de nous échapper pour rejoindre nos troupes engagées contre l’ennemi, comme l’exigeait notre mission…» Ces aviateurs de l’US Air Force qui se voient accorder en 2013 une médaille de guerre ne parlent pas de camps coréens, vietnamiens ou irakiens, mais d’un camp pénitentiaire suisse de sinistre réputation, celui de Wauwilermoos (LU).

Par récente décision du Congrès, tous les détenus américains de ce camp lucernois des années 40 vont recevoir la médaille de prisonniers de guerre, même à titre posthume. Ils étaient 1742 aviateurs à avoir atterri d’urgence en territoire neutre, à bord de 164 gros bombardiers B-17 et B-24, égarés ou touchés par la DCA qui contrôlait le ciel helvétique. Sans compter cinq appareils en flammes dont les équipages ont sauté en parachute.

Des médailles de prisonniers de guerre pour avoir été accueillis sous le régime de l’internement en pays neutre en vertu des Conventions internationales? Le geste sent un peu la «relecture de l’Histoire»: «La Suisse neutre ne constituait pas une armée ennemie hostile aux Etats-Unis. Nos hommes ont été généreusement internés dans des hôtels (réd: Adelboden, Wengen, Davos et Les Diablerets), mais ceux qui ont tenté de s’en évader ont été transférés au Wauwilermoos dans des conditions très inhumaines, commentent les rapporteurs américains. Certains aviateurs ayant reçu précédemment la médaille de prisonniers de guerre par erreur, c’est par équité que tous les détenus du camp helvétique doivent aussi recevoir la distinction dans les 180 jours à venir; ils ont tous subi le même traitement,» affirme noir sur blanc l’United State Code (titre X).

Historien et enseignant à l’Académie militaire en Caroline du Nord, Dwight Mears est le petit-fils d’un de ces aviateurs internés en Suisse. Il a consacré sa thèse de doctorat au sujet en effectuant notamment des recherches aux Archives fédérales, à Berne: «La remise de la médaille de guerre concerne 154 aviateurs, dont onze sont encore en vie», comptabilise-t-il sur les 763 qui ont pu quitter la Suisse sans se faire prendre. Certains étaient déguisés en femme pour échapper à la vigilance de leurs gardiens suisses.

Dan Culler, qui vit à Tucson (Arizona), a été le premier à recevoir la médaille de guerre en 1996, un an après avoir été reçu au Palais fédéral, en mars 1995, par le président Kaspar Villiger, qui lui a transmis les excuses du gouvernement suisse.

Retour sur image… Sergent d’aviation avec une formation de mécanicien, Dan Culler a à peine 22 ans lorsque son bombardier B-24, parti de Grande-Bretagne, est touché par la Flak allemande, le 18 mars 1944, lors du bombardement de Friedrichshafen. Le pilote se dirige vers la Suisse, quand deux Messerschmitt 109 l’interceptent au-dessus du lac de Constance et le forcent à atterrir à Dübendorf. Dan Culler et ses camarades sont conduits à Adelboden (BE) et internés dans un hôtel.

Le 13 mai 1944, il tente l’évasion avec deux de ses camarades pour rejoindre les troupes américaines qui remontent sur Rome depuis la Sicile. A Locarno, il veut traverser la frontière par la montagne, mais s’égare, tombe malade en mangeant des baies et retourne dans l’Oberland bernois: «Je me suis retrouvé en cellule à Frutigen, où j’ai passé dix jours au cachot, puis au camp disciplinaire du Wauwilermoos. Conduit auprès du commandant du camp, le capitaine André Béguin, qui parlait haut et fort tout en fouettant sa cravache, il m’a fait retirer mon bel uniforme et revêtir un costume sale et trop grand pour moi. Trois gardes et deux chiens, m’ont escorté jusqu’à un baraquement, avec deux couvertures. Il y avait une longue fosse creusée dans le sol, c’était les toilettes. Un peu de paille en guise de sommier et pour se torcher. Il y avait des punaises partout et l’odeur était horrible!»

Mais le pire est à venir: dès la première nuit, le jeune Américain se fait violer par ses codétenus (Russes ou Balkaniques?): «Quatre me maintenaient pendant qu’un autre agissait. Et ainsi à tour de rôle. Je saignais de partout. Je venais d’un petit village de l’Indiana et n’avais jamais eu de relations sexuelles». Le lendemain, il se précipite auprès du capitaine neuchâtelois, mais son histoire ne suscite que l’hilarité. Il se retrouve dans le même baraquement, violé, martyrisé, humilié par ses bourreaux: «J’ai pensé plusieurs fois mourir,» se souvient Culler qui ne recevra pas la visite du CICR.

Convoqué sous bonne escorte devant un tribunal militaire de Baden (AG) pour tentative d’évasion du camp d’Adelboden, il ne comprend pas ce que dit le juge, ni la peine à laquelle il est condamné. Atteint de tuberculose, il est hospitalisé, puis retente l’évasion avec la complicité de l’attaché militaire américain. Il se souvient s’être rendu à Genève rejoindre trois membres d’équipage dans un restaurant de Cornavin. Un taxi les emmène jusqu’à la frontière, marquée de babelés: «Nous avons couru sous les balles des soldats suisses qui ont tiré sans sommation, avant de tomber sur des passeurs français».

«Des dizaines d’années après, j’étais encore incapable de me tenir dans une chambre pleine de monde, dans un ascenseur ou un avion. J’ai toujours eu de la peine à m’exprimer en public. Trop de mauvais souvenirs se bousculent dans ma tête, confie Dan Culler qui n’en veut pas aux Suisses. Vous étiez entourés par l’ennemi, mais je ne comprends pas pourquoi vous avez réservé ce traitement aux soldats alliés qui tentaient de s’évader».

Son malheur et celui de ses codétenus - dont le colonel Jim Misuraca, qui passe sa retraite en Floride et qui a réussi à s’évader du camp lucernois en novembre 1944 - est d’être tombé sur un commandant pronazi. Après guerre, en 1946, le capitaine Béguin sera condamné à 3 ans et demi de réclusion, à la dégradation et l’expulsion de l’armée. Il confisquait l’argent des prisonniers pour mener double vie et couvrir ses dettes; lors de son arrestation, on a retrouvé 200 envois d’internés qu’il n’avait pas postés et qui se plaignaient de leurs conditions de détention.

Pour Noël 2001, la fille du capitaine neuchâtelois lui a adressé une émouvante missive: «Après toutes ces années de souffrance, il est temps de vous demander sincèrement pardon de la part de toute ma famille et aussi de mon père. God bless you.»

«La remise de la médaille de guerre concerne 154 aviateurs, dont 11 sont encore en vie»