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Quand la Suisse met le feu aux poudres

Partout, les antieuropéens applaudissent le vote des Suisses. En Angleterre ou en France, des voix plus modérées y voient un enseignement à prendre au sérieux

Quand la Suisse met le feu aux poudres

Rarement, ou peut-être jamais, l’issue d’une initiative populaire suisse n’aura été aussi commentée, disséquée, analysée par l’ensemble des acteurs politiques européens. Les Suisses ont dit stop à la libre circulation, et le tremblement de terre est continental.

Confortés par le coup de gueule des Helvètes, il y a bien sûr tous ceux qui jubilent: les anti-européens canal historique. Présidente du Front national (FN), Marine Le Pen a, par exemple, dégainé la première, en saluant le «bon sens des Suisses» et en appelant les Français «à suivre ce chemin». En tête des sondages pour les élections européennes de mai – avec 23% d’intentions de vote en France, le FN arriverait devant l’UMP (21%) et les listes du Parti socialiste et du Parti radical de gauche (18%) – la fille de Jean-Marie Le Pen n’osait même pas espérer pareille aubaine.

Chef de file du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, Nigel Farage lui a emboîté le pas, applaudissant «une merveilleuse nouvelle pour les amoureux de la liberté et de la souveraineté nationale en Europe». Pour lui, «une Suisse sage et forte s’est dressée contre le harcèlement et les menaces émanant des bureaucrates non élus de Bruxelles». Lui aussi espère devancer les conservateurs aux prochaines élections européennes.

Entre ces cris de joie et l’inquiétude exprimée par la vaste majorité de la classe politique européenne, d’autres voix laissent entendre que le signal envoyé par la Suisse gagnerait peut-être à être entendu. Invité, lundi matin, de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, l’ancien premier ministre français François Fillon a ainsi jugé «parfaitement naturel» que la Suisse veuille contrôler son immigration en instaurant des quotas. Selon lui, la France ou l’Europe peuvent adopter le même système: «Décider chaque année, en fonction de la capacité d’intégration du pays, combien de personnes extérieures on peut accueillir.»

Sans aller jusque-là, le premier ministre britannique, David Cameron, estime que le vote Suisse traduit «l’inquiétude grandissante» concernant la libre circulation en Europe. Celui qui a d’ores et déjà promis, pour 2017, un référendum sur la place du Royaume-Uni dans l’UE, entend bien couper l’herbe sous le pied des anti-européens, en faisant rappeler par son porte-parole que son gouvernement a déjà soulevé la question de la libre circulation au sein de l’UE, et continuera à le faire. David Cameron avait, d’ailleurs, déjà brisé le tabou en novembre dernier, plaidant pour la limitation du nombre de migrants en provenance de l’Union européenne, écornant par là les principes de la libre circulation.

Premier sondage à l’échelle 1:1 sur le continent – pourtant conduit dans un pays particulièrement prospère –, le vote de dimanche a le mérite de confirmer deux intuitions. La première est immédiate: les Européens (au sens large) sont de plus en plus nombreux à interroger l’organisation du marché du travail en Europe. Les mouvements migratoires engendrés par la libre circulation leur font peur. Le signal envoyé par les Suisses peut-il faire vaciller ce pilier de la construction européenne, au point de le remettre en question?

Pour René Schwok, politologue au Global Studies Institute de l’Université de Genève, «le test décisif de la libre circulation, ce serait qu’un grand leader de la droite traditionnelle emboîte le pas à la Suisse. Tant que ça reste à la droite de la droite, c’est marginal. Il faudra suivre de près ce que fera David Cameron. S’il va vraiment dans cette direction, en demandant des quotas, par exemple, ce pourrait être le début du changement et on parlerait peut-être alors de modèle suisse. Mais il est encore largement trop tôt pour le dire».

Le second enseignement sorti des urnes helvètes perce en filigrane: comme les Suisses, les Européens plantent les talons devant une Union jugée bureaucratique, hors-sol, coupée de leurs réalités quotidiennes. C’est aussi le déficit d’adhésion démocratique au projet européen dans son ensemble qui apparaît au grand jour.

Paradoxalement, la décision souveraine d’un pays non-membre – la Suisse – peut-elle conduire l’UE à repenser son projet? Pro-européen de la première heure, le politologue vaudois François Cherix en doute: «Les réactions comme celle de François Fillon n’ont rien de surprenant. Par-delà l’enthousiasme de l’extrême droite et des identitaires, il est de bon ton de critiquer l’Europe pour ne pas se mettre l’opinion à dos. On commente la décision des Suisses, mais ça retombera très vite.» Selon lui, «ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’il y a un besoin de réforme du système européen, de réappropriation du projet par les citoyens, d’adhésion».

Pour François Cherix, ce n’est pas le vote des Suisses qui donnera le signal, mais «le changement viendra de l’intérieur»: «Les responsables commencent à se rendre compte qu’il faut arrêter d’avancer dans la voie technocratique et que l’UE a besoin d’approfondissement. L’enjeu, c’est d’abord la régulation du marché du travail. Ça a déjà bougé avec la directive sur les travailleurs détachés. Le mouvement est lent, mais il sera porté par le discours d’une nouvelle génération de parlementaires européens. Le jour où François Hollande pourra dire aux Français que Bruxelles a pris des mesures qui les protègent, le projet pourra repartir.»

«Le test décisif, ce serait qu’un grand leader de la droite traditionnelle emboîte le pas à la Suisse»

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