Histoire

La Suisse moderne et la sueur des esclaves

Des documents fiscaux prouvent que la famille d’Alfred Escher, pionnier financier et industriel zurichois, a employé des esclaves dans sa plantation cubaine. De quoi relancer la controverse sur le personnage et sa fortune

Des suppositions, il y en a toujours eu. Presque 135 ans après la mort d’Alfred Escher, entrepreneur et politicien étroitement lié à la naissance de la Suisse moderne, elles sont confirmées. De proches parents de l’initiateur de Credit Suisse, de l’Ecole polytechnique fédérale et de la ligne du Gothard ont bien employé des esclaves sur leur domaine de Cuba. La fortune héritée par le célèbre Zurichois, qui lui a permis de financer ses multiples entreprises, est donc en partie le fruit de la traite négrière, selon des recherches historiques récentes relayées par le Magazin du Tages-Anzeiger.

Ces révélations s’inscrivent dans un processus général de remise en question de l’époque coloniale. Les anciennes puissances impliquées dans l’esclavagisme se livrent depuis quelques années à un examen de conscience sur cette période de leur histoire. En France, une Fondation pour la mémoire de l’esclavage devrait voir le jour en 2018. Et la Suisse? Sans matières premières et sans accès à la mer, elle a participé à la traite des Noirs, dans le cadre d’une mondialisation qui ne portait pas encore ce nom. Les relations étroites d’éminentes familles suisses avec le commerce triangulaire ont déjà été démontrées, par exemple dans le canton de Neuchâtel, où le rôle des de Pury, de Meuron et autres DuPeyrou a été particulièrement étudié.

Un travail d’équipe

C’est la collaboration de deux passionnés d’histoire coloniale, le Saint-Gallois Hans Fässler et l’Allemand Michael Zeuske, qui va permettre de focaliser les recherches sur les liens entre la dynastie zurichoise et les pays d’outre-mer.

Enseignant et écrivain, Hans Fässler se plonge dans le passé colonial de la Suisse. En 2003, alors qu’il fait des recherches pour le bicentenaire de l’entrée du canton de Saint-Gall dans la Confédération, il découvre la figure historique de Toussaint Louverture, le leader de l’indépendance haïtienne, mort en 1803. La coïncidence historique l’interpelle. En creusant le sujet, il se rend compte que 600 Saint-Gallois firent partie d’un détachement envoyé en Haïti par Napoléon Bonaparte pour y endiguer la révolte indépendantiste.

Le Saint-Gallois écrit une pièce de théâtre sur le sujet, puis un livre, mais cela ne lui suffit pas. Lors des recherches qui s’ensuivent, il s’intéresse à la famille Escher. Des rumeurs au sujet d’un domaine cubain appartenant à la famille l’intriguent particulièrement. Lors d’un congrès à Berne, Hans Fässler rencontre l’historien Michael Zeuske, chercheur historien au département ibérique et latino-américain de l’Institut historique de Cologne. Cubanophile, l’Allemand travaille régulièrement sur l’île. Il promet son aide.

Une plantation de café de 87 esclaves

C’est effectivement Michael Zeuske qui trouvera le chaînon manquant. Sur place, avec l’aide d’un archiviste local, il découvre des extraits de déclarations fiscales concernant le domaine Buen Retiro. Ces pièces datant de 1822 prouvent que le propriétaire de cette plantation de café employait 82 esclaves sur les champs et cinq dans le travail domestique.

Le domaine appartient à un certain «Federico Euded y Escher», soit Friedrich Ludwig Escher, l’oncle d’Alfred. Cet oncle mourra en 1845, alors que son neveu, à 26 ans, vient juste d’être élu comme représentant du Parti radical-libéral, l’ancêtre du PLR, au Grand Conseil zurichois.

Foire d’empoigne à Zurich

A Zurich, la famille Escher est alors sous pression. Un créancier, qui avait auparavant investi dans des projets russes de l’oncle décédé, cherche à recouvrer ses fonds auprès du frère du défunt, Heinrich Escher, le père d’Alfred. Le contentieux, politisé, éclate sur la place publique. Un rival politique conservateur reproche aux Escher d’être des esclavagistes. Le jeune Alfred défend sa famille. Il dit n’avoir jamais été à Cuba et ne pas avoir connu personnellement l’oncle Friedrich.

Cette même année 1845, Heinrich Escher vend le domaine Buen Retiro. Quand il meurt quelques années plus tard, en 1853, il lègue à son fils Alfred 1 million de francs, sans compter les biens immobiliers. Quelle part de cette fortune peut-elle être considérée comme le fruit du travail des esclaves? «De taille moyenne, cette plantation de café était bien administrée et très lucrative jusqu’en 1827, explique Michael Zeuske dans le Magazin. Par la suite, la concurrence brésilienne est écrasante et Cuba se reconvertit dans la canne à sucre. Sous serment, un voisin du domaine déclare que la plantation – avec encore 70 esclaves – valait en 1831 77 079 pesos. Le prix d’un esclave est alors de 300 pesos, soit environ 6000 de nos francs. Au milieu du XIXe siècle, le Conseil fédéral estime un domaine similaire au Brésil entre 300 000 à 500 000 francs, ce qui correspond de nos jours à une valeur de 4 à 6 millions.»

Controverse

Les réactions suscitées par cette publication montrent que le personnage d’Escher reste sensible. «Il faut bien distinguer entre l’emploi d’esclaves et le commerce d’esclaves, ce sont deux choses moralement différentes», souligne Joseph Jung, un historien qui a travaillé pour le compte de Credit Suisse jusqu’en 2014 et qui a signé une biographie d’Alfred Escher, financée par la banque.

Rédacteur en chef de la Weltwoche, le conseiller national Roger Köppel (UDC/ZH) reproche vertement au Magazin de «se faire le porte-voix du moralisme de gauche et de l’indignation hypocrite, dans le seul but de salir un pionnier industriel de la Suisse». «Qui regarde le monde d’hier avec la morale d’aujourd’hui ne fait pas de la recherche mais de la pression politique», ajoute le polémiste.

«Il est légitime d’interroger l’histoire», nuance Olivier Meuwly, spécialiste du radicalisme. L’historien ne voit pas pour autant dans les nouveaux éléments sur les esclaves cubains ce qui pourrait diminuer la stature du personnage: «Il faudrait en premier lieu déterminer quelle part de la fortune d’Escher est en lien avec l’héritage cubain. Par ailleurs, le promoteur zurichois n’était pas seul en cause dans ses considérables entreprises, il agissait en entrepreneur conduisant des groupes d’entrepreneurs.» Olivier Meuwly saisit l’occasion de rappeler les fortes tensions qui opposèrent le riche et autoritaire patron Alfred Escher à l’aile gauche du Parti radical-libéral, dans laquelle se situaient les Romands, plus étatistes, et qui finira par s’imposer.

Alfred Escher, tout libéral et défenseur du travail libre qu’il était, ne s’est jamais senti obligé de vérifier les accusations d’esclavagisme, ce que regrette l’article du Magazin. Il voulait n’y voir qu’une intrigue contre les intérêts de sa famille.

Collaboration: Yelmarc Roulet

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