Au moment où l’on prenait rendez-vous avec elle par téléphone, Marie Juillard préparait un totché. «Sacré cliché, une Jurassienne vivant à Genève qui prépare un totché pour ses amis», rigole-t-elle. Le totché? C’est un gâteau à la crème aigre, spécialité jurassienne.

Quelques jours plus tard, sur une terrasse genevoise, on lui demande des nouvelles de son gâteau. «Il était raté, et je vous promets, c’était la première fois que j’en faisais un.» Etablie à Genève, Marie Juillard reste très attachée au Jura. «Je serai toujours Jurassienne, j’ai la chance de venir d’une région avec une identité très forte.»

Arrivée il y a dix ans dans la Cité de Calvin pour étudier les sciences politiques et le Moyen-Orient, elle a ensuite suivi des cours à l’Université hébraïque de Jérusalem durant près de deux ans. «Le conflit israélo-palestinien m’a toujours intéressé. Tout particulièrement la manière dont on peut construire des solutions.» Ce n’est donc pas un hasard si son directeur de mémoire était Alexis Keller, le père de l’Initiative de Genève, un plan de paix alternatif pour résoudre ce conflit.

Fille de Charles Juillard

Retour au Jura. Avec Marie Juillard, la discussion va vite, les sujets s’enchaînent. Son attachement à son canton d’origine et surtout à sa ville natale est sacré. «Je ne peux pas me passer des terrasses de Porrentruy», dit-elle, l’humour chevillé au corps et un sens inné de la repartie.

Le Jura joue un rôle fondateur dans son histoire. Fille de l’ancien ministre et actuel conseiller aux Etats Charles Juillard, elle a baigné dans la politique depuis toujours. «Toute la famille est très politisée et engagée notamment dans le monde associatif.» Elle se souvient de ses sorties avec son père où il fallait serrer des mains et chanter La Rauracienne «en prenant les mains d’inconnus».

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Elle a toujours aimé les échanges d’idées, toutefois son premier engagement officiel est récent. «Tout a commencé en 2018 à Porrentruy. J’avais animé un débat organisé par Foraus et Opération Libero sur l’initiative sur les juges étrangers.» Deux organisations devenues essentielles pour elle. Tout d’abord, elle a travaillé pour Foraus, le think tank suisse de politique étrangère. «C’est une plateforme qui permet aux jeunes de s’exprimer, de faire des propositions qui viendront sur la table des décideurs ou qui auront un écho auprès du public. Il est important que les jeunes soient informés, puissent partager leurs expériences et proposer leur expertise.» Cette philosophie, elle la retrouve dans Opération Libero dont elle est devenue la voix en Suisse romande. «Opération Libero, c’est un mouvement politique qui fait de la politique autrement, qui favorise les solutions novatrices et constructives. C’est rafraîchissant.»

Engagée dans la société civile

Créée en 2014, à la suite de l’acception de l’initiative contre l’immigration de masse, cette organisation se concentre aujourd’hui sur l’Europe, la citoyenneté, la transparence de la vie politique et la numérisation. Membre du comité directeur depuis 2021, Marie Juillard insiste sur le côté non partisan et progressiste d’Opération Libero. Plus globalement, elle croit fortement à l’apport de la société civile, par exemple pour débloquer le dossier européen ou assurer le consentement de toutes et de tous lors d’actes sexuels.

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Ses convictions sont fortes. Les mots toujours soigneusement choisis: «Les gens doivent pouvoir prendre en main les sujets qui les concernent.» Elle fixe son interlocuteur: «Certains se plaignent et ne font rien, moi je me plains et j’agis.» Exemple: l’Europe. «Le Conseil fédéral et les partis gouvernementaux ont tout bloqué. Mais ils ne peuvent pas refuser l’obstacle. Nous avons donc décidé de recourir à l’initiative populaire car aujourd’hui le problème est clairement en Suisse et pas à Bruxelles.» Ce texte, soutenu notamment par Les Vert·e·s et l’Union des étudiants de Suisse (UNES) sera présenté prochainement par Opération Libero. Il inscrit l’intégration européenne dans la Constitution et demande au gouvernement de régler les questions institutionnelles de manière à consolider la voie européenne.

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Incompréhension à l’égard du Conseil fédéral

Marie Juillard se remémore le 26 mai 2021, son regard s’assombrit. Elle ne comprend toujours pas la décision de Guy Parmelin et ses collègues d’avoir mis fin aux négociations sur l’accord institutionnel avec l’UE. «Nous risquons de perdre les libertés que nous avons acquises grâce aux accords bilatéraux. Nous demandons simplement des relations stables et à long terme avec l’Europe. En Suisse, tout le monde est touché par cette décision, les Ajoulots, comme les Genevois ou les Uranais», assure-t-elle avec énergie et détermination.

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Convaincue, ambitieuse, pourquoi n’adhère-t-elle pas à un parti? Par exemple celui dont son père est vice-président, Le Centre? Elle s’attendait à la question. Sourire entendu: «Ce n’est pas dans mes plans et actuellement j’ai de l’impact et beaucoup de liberté, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver.» Avec amusement, elle poursuit: «Aucun parti ne m’a proposé de le rejoindre». Devant l’incrédulité, elle répète et aussitôt ajoute: «Mais je ne suis pas en train d’ouvrir une porte.»

Le débat argumenté, l’écoute attentive, l’échange constructif guident son parcours et touchent tous les thèmes qui la passionnent, dont l’avenir du Jura.

Ainsi, pour elle, le rattachement de Moutier est une opportunité historique et unique pour interroger les Jurassiens sur leur vision pour demain. «C’est l’occasion rêvée de donner un souffle nouveau», s’enthousiasme-t-elle. Elle sait aussi être déçue de ce canton qui a le plus largement accepté l’initiative pour l’interdiction de la burqa. Encore un petit détour par Porrentruy pour terminer la rencontre: «C’est la plus belle ville du monde. Les gens prennent le temps de vivre et de s’engager.» Comme elle.

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Profil

1992 Naissance à Porrentruy.

2014 Etudie durant deux ans à l’Université hébraïque de Jérusalem.

2019 Rejoint Opération Libero.

2021 Le choc de la fin des négociations pour un accord institutionnel avec l’UE.

2024 Le 23 juin, les 50 ans du plébiscite créant le canton du Jura.