polémique

«La Suisse n’a pas le don du travail de mémoire»

Entre 1942 et 1944, la Suisse aurait refoulé 1500 juifs côté français, estime l’historienne genevoise Ruth Fivaz-Silbermann. C’est sur ses recherches que se fonde Serge Klarsfeld pour dire qu’il n’y a pas eu plus de 5000 refoulés juifs à la frontière suisse. La Genevoise souhaite toutefois que le débat public aille au-delà des chiffres. Entretien

Nous sommes aux confins campagnards du canton de Genève, à deux pas de la frontière française. On aperçoit une minuscule guérite de douane. Hier, la région était quadrillée par des hommes en uniforme, et des réfugiés juifs forçaient le passage au péril de leur vie. C’est ici que vit Ruth Fivaz-Silbermann. Cette historienne de la Shoah a étudié les refoulements à la frontière franco-genevoise*. Elle prépare actuellement une thèse, à paraître en 2014, sur les refoulements tout au long de la frontière franco-suisse. Serge Klars­feld, l’historien français ancien chasseurs de nazis, suit ses recherches de près, et a financé son premier livre. Il y a dix ans, il s’en prenait au rapport Bergier qui, selon lui, exagérait le nombre de refoulés. Aujourd’hui, il n’en démord pas: pas plus de 5000 refoulés juifs contre les 24 500 refoulements estimés par la commission – ce chiffre incluant toutefois des réfugiés non juifs et des passages de frontière répétés. L’historienne abonde dans son sens, mais espère que ses recherches permettront de débattre au-delà des chiffres.

Le Temps: Combien de juifs ont-ils été refoulés à la frontière franco-suisse?

Ruth Fivaz-Silbermann: Ce n’est pas évident de le savoir. A Genève, je disposais d’un fonds d’archives très complet. Dans le canton de Vaud, en Valais et à Neuchâtel, une partie des archives a été détruite après la guerre. En dépouillant les registres de douane, j’ai tout de même trouvé des informations précieuses. Seul le Jura bernois reste un trou noir. Donc, j’en arrive à un chiffre compris entre 1500 et 1800 refoulés.

– Le rapport Bergier aurait-il exagéré? En appelleriez-vous, à l’instar d’Yvan Perrin, à une Commission Bergier bis?

– Attendez, ce sont des propos politiques! Le chantier historique est en cours, il est toujours ouvert. L’histoire ne progresse pas au même rythme que le débat politique. La polémique s’enflamme parce qu’un journal alémanique a jugé bon de solliciter Serge Klarsfeld suite aux propos d’Ueli Maurer [à l’occasion, le 30 janvier, de la Journée mondiale de commémoration des victimes de l’Holocauste, ndlr]. J’aurais préféré que ce débat tombe dans un an, quand j’aurai livré toutes les conclusions de ma thèse. Ce qui m’ennuie dans cette affaire, c’est qu’on essaie de nous amener dans une guerre de tranchées imbécile. En aucun cas ces chiffres ne devraient servir à relativiser le comportement des autorités.

– Au cours de vos recherches, votre regard sur l’attitude de la Suisse face aux réfugiés a-t-il changé?

– Le tableau est toujours plus nuancé. Je suis revenu de ce préjugé négatif vis-à-vis de Heinrich Rothmund [le directeur de la division de la police du Département de justice et police]. Il est vrai qu’il a pratiqué, dès 1938, une politique xénophobe, de fermeture. Mais il n’était pas antisémite. N’importe quel fonctionnaire, à sa place, aurait probablement agi de la même façon. A la mi-août 1942, lorsqu’il ordonne aux cantons de fermer les frontières, l’heure est à la panique générale et l’on craint un afflux de réfugiés incontrôlable.

– Et dans l’opinion publique?

– A la même époque se produit un véritable soulèvement populaire contre ce durcissement, mené par la gauche et les Eglises. Si vous lisez les journaux, vous trouverez étonnante la réaction de l’opinion suisse. Et cela alors qu’on ne connaissait pas encore l’étendue des persécutions, ni la toute récente rafle du Vel’d’Hiv.

– On est loin de l’indifférence ou de l’hostilité d’une population aux abois…

– Les gens étaient très mal informés. Mais ce n’était pas l’ère de l’information, il régnait alors une forme de solidarité fondée sur les valeurs chrétiennes. De simples protestants ou catholiques étaient révoltés à l’idée qu’on n’accueille pas des frères dans le besoin. Au point que Berne a fini par adoucir les mesures avant la fin du mois d’août. Et même pendant cette fermeture de la frontière, on laisse passer des gens, avec l’assentiment de Rothmund. Mais rien n’est systématique. Lorsque, à la fin d’août 42, une rafle monstre se produit aux portes de Genève, ce ne sont pas les autorités fédérales qui se crispent, mais les autorités genevoises qui continuent à encourager les refoulements.

– Finalement, les comportements les plus durs se trouvent au bout de la chaîne?

– J’ai fini par comprendre que quand on est douanier, on a un habitus de douanier: il faut garder la frontière. Celui qui veut s’infiltrer sans visa est un délinquant. Il faut protéger la Suisse. En plus, le douanier d’en face, français, allemand, italien, c’est un collègue qu’on connaît. Mais le pire, c’est que personne dans la hiérarchie militaire ou douanière n’a tenté de leur expliquer que les juifs étaient en danger de mort. J’ai observé une terrible inertie.

– La Suisse a-t-elle manqué de faire amende honorable?

– Le rapport Bergier n’a pas été absorbé par la population. La Suisse n’a pas le don du travail de mémoire. C’est un pays qui se voit comme une entité stable, non évolutive, un peu mythique. Alors c’est vrai, les Suisses sont déboussolés: avons-nous été bons ou mauvais? Il manque un vrai débat sur la question.

– Et qu’en pensez-vous?

– Il y eut le meilleur comme le pire. La politique de la Suisse ne peut être dissociée du contexte. Quel pays a accueilli les juifs à bras ouverts en 1938 à part la République dominicaine? C’est la démesure de la politique nazie qui a mis la Suisse dans cette situation. Celle-ci n’a pas agi par anticipation. D’autre part, comme les autorités fédérales n’ont pas expliqué aux cantons que leur politique était essentiellement dissuasive, il s’en est suivi une application à la lettre, absolument bornée et cruelle. Un enfant par exemple a été refoulé avec ses parents parce qu’à 6 ans et demi il venait de dépasser l’âge de l’admission d’office en Suisse. Laisser entrer tous ceux qui avaient réussi à échapper à leurs bourreaux en route n’aurait en rien alourdi la fameuse barque.

* «Le refoulement de réfugiés civils juifs à la frontière franco-genevoise durant la Seconde Guerre mondiale», Ed. Klarsfeld, 2000.

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