Drogues

«La Suisse n’a pas de véritable politique en matière d’addictions»

Entretien avec Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse, qui met en relief les mutations dans la consommation de substances addictives

Diminution de la consommation d’alcool et de tabac, apparition de nouvelles formes d’addictions: les explications de Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse, fondation active dans la prévention des dépendances.

Le Temps: La consommation d’alcool et de tabac stagne, tandis que celle d’Internet a explosé, passant de moins de 10% en 1997 à plus de 85% aujourd’hui, relevez-vous dans votre panorama des addictions. Peut-on vraiment comparer ces consommations?

Frank Zobel: Non, la plupart des individus n’ont aucun problème avec leur usage d’Internet. Mais une petite minorité – estimée à 1% de la population (70 000 personnes) et environ 7% des jeunes entre 12 et 19 ans – perd le contrôle et développe un comportement problématique.

– Qu’est-ce qu’un usage problématique d’Internet?

– Comme pour les psychotropes, c’est lorsque la consommation prend trop de place dans la vie d’une personne et la conduit à négliger d’autres sphères, sociales ou professionnelles. La question suscite actuellement un grand débat dans le monde scientifique, mais on pense que certaines activités comme les jeux en ligne peuvent créer des processus biochimiques similaires à ceux que provoquent certaines substances psychoactives.

– Vous observez une diversification et un éclatement des substances addictives consommées en Suisse. Quelles conséquences sur nos comportements?

– Nous ne sommes plus dans l’univers simple que nous connaissions, avec, d’un côté, l’alcool, la cigarette et les médicaments vendus en pharmacie et, de l’autre, les stupéfiants illégaux sur le marché noir. Les évolutions technologiques touchent aussi le secteur de la consommation de drogues, avec par exemple l’arrivée sur le marché de nouvelles substances psychoactives aux effets méconnus, vendues en ligne. Mais aussi l’apparition de produits légaux qui peuvent s’avérer utiles dans la réduction des risques, comme la cigarette électronique ou le CBD, le cannabis à moins de 1% de THC.

– Considérez-vous l’apparition de l’e-cigarette ou du CBD comme de bonnes évolutions?

– On peut dire avec certitude que la cigarette électronique est moins dangereuse que la cigarette classique, à combustion. Vapoter peut servir, pour les fumeurs, à réduire, voire arrêter leur consommation. Mais l’e-cigarette peut aussi conduire certains usagers à la cigarette classique et à une dépendance au tabac. C’est pourquoi il n’est pas forcément souhaitable de favoriser l’e-cigarette tant qu’une politique stricte, qui limiterait le tabagisme en interdisant la publicité et en instaurant un impôt efficace, fait défaut dans notre pays. Si une telle politique existait, la promotion de l’e-cigarette comme moyen de réduction des risques serait une évidence.

– A quand la fin de l’alcool et des cigarettes, comme le prédit le psychiatre et neuropharmacien américain David Nutt?

– Nous n’y sommes pas encore. En Suisse, aujourd’hui, 86% de la population boit de l’alcool. La consommation à risque stagne autour de 20%. Quant à la population de fumeurs, elle reste stable elle aussi, autour d’un quart de la population de plus de 15 ans. Mais la tendance des dernières décennies montre en effet une érosion de l’alcool et de la fumée chez les plus jeunes. Leur rapport à ce produit change: l’étude Aramis publiée récemment en France fait état d’une image très négative de la cigarette auprès des jeunes – ça pue et ça tue – tandis que le cannabis apparaît comme un produit moins nocif et plus sociable.

– D’où vient cette perception?

– Les frontières entre drogues légales et illégales, et avec les produits de bien-être se brouillent. Cette évolution est très nette aux Etats-Unis, où la légalisation du cannabis a transformé l’image de cette substance, devenue plus acceptable. On voit des personnes âgées faire leurs emplettes dans des shops de cannabis. Dans une moindre mesure, le CBD, et ses produits dérivés (huiles, baumes), provoque le même effet en Suisse. Il attire une population en quête d’effets thérapeutiques du cannabis, pour soulager des douleurs ou se détendre.

– Que révèlent ces tendances sur les consommateurs?

– La défonce n’est pas vraiment le terme de l’époque. Nous sommes davantage dans une quête d’expérimentation, de bien-être ou d’émotions. Les consommateurs sont plus divers, curieux et prêts à expérimenter, mais aussi soucieux de leur santé et avides d’informations. Or la situation actuelle, en Suisse, crée un certain désarroi: pourquoi peut-on acheter des cigarettes partout, mais pas de liquide contenant de la nicotine? Comment se fait-il que le cannabis, bien qu’il ne soit a priori pas plus nocif que l’alcool ou le tabac, reste interdit?

– Le cadre légal suisse, dites-vous, n’est pas adapté à l’évolution des consommations…

– La Suisse n’a pas de véritable politique des addictions. Nous avons des lois pour chaque type de produit – alcool, tabac, jeux d’argent –, résultat à chaque fois d’une foire d’empoigne au parlement entre une industrie défendue par ses lobbys et les représentants de la société civile. Il manque un cadre plus général, qui permettrait de classer les produits en fonction des risques qu’ils représentent et d’en limiter l’accès en fonction de leur dangerosité.

– Est-ce le rôle de l’Etat de dicter aux individus ce qui est bon pour lui ou non?

– Non, mais c’est sa tâche de réguler les produits dangereux, tout comme il régule la sécurité routière, afin de protéger les individus. L’Etat possède un rôle d’arbitre dans une société ou l’industrie ne va pas elle-même se réguler. Face à une entreprise comme Philip Morris qui se sert d’un marketing très agressif et réalise ses propres études pour affirmer que sa nouvelle cigarette n’est pas nocive, nous avons aussi besoin de plus de recherches indépendantes.

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