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«La Suisse ne doit pas avoir de complexe»

François Bayrou a fait l’éloge du droit suisse du travail à la télévision française. Alors qu’il plaide dans un nouveau livre pour davantage de vérité en politique, d’autres aspects du système helvétique semblent retenir son attention

Stupeur, samedi passé, dans le poste de télévision. Invité par Laurent Ruquier pour présenter son dernier livre* – un essai remarquablement écrit sur les vertus de la vérité en politique – l’ancien ministre français de l’Education et président du Mouvement démocrate, François Bayrou, a fait de la Suisse un exemple. Brandissant le petit fascicule jaune de la Loi suisse sur le travail, il l’a comparé avec l’épaisseur du code français. Objectif: opposer la lourdeur du système français à une certaine simplicité helvétique. L’éloge tranche avec les attaques dont la Suisse fait régulièrement l’objet, dans les dossiers fiscaux ou ses rapports avec l’Union européenne.

Le Temps: Alors que la Suisse fait figure de vilain petit canard, vous en faites un modèle à une heure de grande écoute. Vous comprendrez que cela surprenne...

François Bayrou: La Suisse est un pays sans matières premières, avec un haut niveau de salaires, quasiment pas de chômage, puissamment exportateur, qui doit se battre contre l’appréciation de sa monnaie et qui offre un très haut niveau de vie. Des centaines de milliers de frontaliers traversent la frontière tous les jours et n’échangeraient pas leur sort. Comment ne pas réfléchir à ce système? J’ai pris l’exemple du monde du travail, parce que la différence entre les droits suisse et français est frappante. La manière dont on appréhende le code du travail l’est aussi. En France, c’est une terreur. J’ai voulu montrer qu’il y a, d’un côté, une recherche de simplicité et de l’autre, un égarement dans un labyrinthe incompréhensible.

- Tout de même, brandir un exemple suisse par les temps qui courent...n’est-ce pas un peu suicidaire?

- Non. C’est de nature à faire réfléchir. La Suisse ne doit pas avoir de complexe. Les Suisses ne sont pas mal vus, seules certaines pratiques le sont. Pratiques que la Suisse est en train de changer, d’ailleurs, contrainte et forcée.

- La bonne santé relative de la Suisse ne tient pas qu’au droit du travail. A quoi l’attribuez-vous?

- D’abord à une osmose entre l’entreprise et la banque. Ensuite à un Etat léger, là où l’Etat français est souvent un facteur de blocage. Mais aussi à un pacte social dans lequel les traditions d’organisation politique jouent un rôle important. On a l’impression d’une société plus respectueuse et moins violente. Contrairement à ce qu’on peut laisser croire en France, la Suisse démontre aussi que des salaires élevés ne donnent pas forcément un chômage élevé. La question, ce ne sont pas les salaires, mais les produits et services que l’on offre, l’imagination, la capacité d’innovation, d’imagination.

- La Suisse se veut championne de la gestion des finances publiques, grâce au frein à l’endettement. Là encore, y a-t-il, pour la France, une leçon à en tirer?

- Le principe existe maintenant dans la loi française aussi. Reste à savoir s’il sera appliqué... Mais je suis persuadé que la clé pour la France ne réside pas seulement dans les coupes dans les dépenses. La clé, c’est la création de richesses nouvelles. La France a su faire Airbus et la fusée Ariane, mais elle est infichue de faire du haut-de-gamme pour des produits plus banals! Comment est-il possible, par exemple, qu’aucun écran – je pense aux tablettes, aux téléphones, aux ordinateurs – ne soit fabriqué en France, ni même en Europe? Pourquoi avons-nous perdu ces batailles? Parce que nous manquons de stratégie depuis longtemps. L’activité économique dépend de son biotope – comme on le dit pour les plantes ou les animaux – et nous n’y avons pas prêté attention. Le biotope français, ce sont des codes lourds, des règles fiscales contraignantes, des soupçons sur l’entreprise, des incertitudes sur l’avenir. Autant de facteurs stérilisants.

- La France officielle ne jure que par le modèle allemand. Il y aurait une alternative: un modèle suisse?

- Il n’y a pas de modèle. Chaque pays a ses traditions et son histoire. La Suisse est un cas particulier, sur le plan fiscal ou bancaire, avec des conditions, parfois discutables, qui créent un attrait pour l’argent. Mais ce n’est pas cela le succès de la Suisse. Le succès de la Suisse, ce sont ses PME. Ces entrepreneurs, issus de l’horlogerie par exemple, qui ont innové. Il faut donc comprendre que les problèmes de la France ne sont pas l’euro, l’Europe, la mondialisation ou les dérives de la finance. Les problèmes de la France sont français.

- A quoi pensez-vous?

- A la prolifération de l’Etat, un Etat de contrôle et de blocage. A la dérive de l’endettement, entamée dans les années 1980. Et, nous y revenons, à la manière dont le travail est parfois présenté: comme une servitude dont il faudrait se libérer.

- A ce propos, les Suisses ont refusé l’an passé, dans les urnes, un droit à deux semaines de vacances supplémentaires. Comment le comprenez-vous?

- C’est un peuple qui a compris que le travail est une bonne chose, une émancipation. Qu’il vaut mieux avoir un travail et quatre semaines de vacances que pas de travail du tout!

- Pourquoi les Suisses l’ont-ils compris? Seraient-ils naturellement sages?

- Si je devais proposer une explication, je dirais volontiers que cela tient en partie à la montagne. La montagne a apporté deux choses à la civilisation occidentale: la coopération – pensons aux fruitières dans le Jura – et la démocratie – la première constitution écrite, dans les Pyrénées, a mille ans. Peut-être Montesquieu avait-il raison avec sa théorie des climats. Ce n’est pas un hasard si la culture solidaire, démocratique et travailleuse vient souvent des pays de montagnes.

- Plaidoyer pour la vérité en politique, votre livre est aussi un appel au pluralisme. Encore une référence à la Suisse et à sa tradition de consensus?

- Le pluralisme n’est pas facteur de division mais d’unité. En France, on ne le comprend pas, à cause d’une culture jacobine pesante. Mais le pluralisme, c’est la reconnaissance de l’autre, dans sa différence.

- Vu de Suisse, la recherche permanente du consensus est pourtant parfois perçue comme un facteur de blocage, ou de lenteur...

- Vous savez, la lenteur, ce n’est pas si mal! Nombre de décisions françaises auraient été mieux comprises si on avait pris le temps de convaincre. Si les ministres successifs avaient opté pour des améliorations ou des adaptations, plutôt que de faire chacun leur réforme, comme des adolescents qui taguent leur nom sur les murs.

- Vous chantez également les louanges du référendum, dans une tradition gaullienne. C’est une dose de démocratie directe que vous souhaitez pour la France?

- On vient de voir en Suisse, avec l’initiative Minder et la maîtrise des bonus, que la démocratie directe peut faire avancer les choses à pas de géant. Je ne pense pas que cela soit la solution pour toutes les questions de gouvernement. Mais De Gaulle avait effectivement compris que le pouvoir n’est pas un chèque en blanc. Quand il y a une interrogation sur la légitimité du pouvoir, on doit pouvoir demander au peuple de trancher. Je pense qu’il sera impossible de faire la réforme des institutions par un simple accord de l’establishment politique. Seul le peuple pourra faire les réformes qui s’imposent, comme la diminution du nombre de députés et de sénateurs ou une loi électorale plus juste. Je crois donc que l’on devrait recourir à la démocratie directe pour tout ce qui touche à la légitimité du pouvoir, pour tout ce qui est fondamental. Aujourd’hui, en France, si l’on additionne l’extrême-gauche, l’extrême-droite et le centre, plus de 40% du pays n’est pas représenté. C’est injustifiable!

- En France, l’Etat préexiste la Nation. Le pays s’est créé de haut en bas. Cette tradition jacobine et centralisatrice n’exclut-elle pas la démocratie directe, le pluralisme et un certain pragmatisme décentralisé?

- La France ne peut pas renoncer à ses traditions ou à son inconscient collectif. Mais un Etat fort n’est pas nécessairement un Etat lourd et bloquant. Or il est même devenu autobloquant. J’ai sous les yeux le projet de loi de refondation de l’école: 80 pages, sans les annexes... C’est voué à l’échec, par jargon et complexité! Il nous faut de la simplicité. C’est essentiel pour les peuples. Dans le labyrinthe de toutes les déclarations en langage techno destinées aux initiés, les peuples ne savent plus où ils sont.

- C’est précisément sur un Etat fort et centralisé que repose tout le modèle social dont la France s’enorgueillit. Peut-on avoir l’un sans l’autre?

- La question du modèle social, c’est celle des ressources qui l’alimentent, donc de l’économie. Le modèle français est exigeant donc cher. On a vu pendant la crise qu’il pouvait servir d’amortisseur aux difficultés. Mais encore faut-il avoir de quoi l’alimenter. Je suis persuadé que l’on peut dépenser moins et servir mieux.

- La thèse centrale de votre livre, c’est la nécessité de dire la vérité au peuple. N’est-ce pas contraire à des aspects consubstantiels de la politique française, comme l’art de la rhétorique et une certaine maîtrise du sophisme?

- Non. Il est certes nécessaire d’être un bon pédagogue pour faire de la politique, de parler aussi bien que possible et de savoir émouvoir. Mais ce qui est inacceptable, c’est que dans les grands moments d’élections, où se joue le destin de la nation, l’illusion et le mensonge sont l’essentiel du discours. Quand on veut réformer, il faut que le peuple adhère. Ce n’est pas possible si on lui a promis le contraire de ce qu’il faut faire.

- Le peuple a-t-il vraiment envie de connaître toute la vérité? Les Français veulent-ils qu’on leur dise que leur pays risque le même sort que la Grèce?

- Au contraire, la France sera la Grèce si on ne dit pas la vérité aux gens! La Grèce est un pays dans lequel le pouvoir en place – alternativement de gauche et de droite – a organisé le même type d’escroquerie que Madoff. On a dissimulé aux Grecs qu’on truquait les comptes sous leurs yeux et qu’on leur laissait les dettes. C’est donc l’honnêteté des gouvernants qui doit permettre d’éviter de suivre l’exemple de la Grèce.

- «Peuple, on te ment»: n’êtes-vous pas en train d’inventer un populisme du centre?

- J’entendrais cette critique si le pays fonctionnait bien. Mais cela fait 20 ans que la France dévale la pente! Il y a une urgence de vérité, parce que cela va si mal que nous sommes menacés d’accidents sociaux ou de crises extrémistes.

- Quelles sont les mesures à prendre d’urgence en France?

- Il faut une redéfinition des normes, pour qu’elles soient simples et compréhensibles par tous; une sécurisation fiscale et juridique; une simplification de l’administration; l’abandon du climat de soupçon face à l’entreprise; l’affirmation qu’il est légitime de gagner sa vie, même très bien, si on a créé de la richesse et des emplois. C’est un ensemble. Une seule mesure isolée ne servira à rien.

- Un dernier mot sur la Suisse. A-t-elle raison d’être prudente face à l’Union européenne?

- Chaque pays est maître de son destin. Mais j’aimerais que nous façonnions une Europe dans laquelle la Suisse aurait envie de prendre sa place. Nous y gagnerions. Cela suppose que l’on guérisse l’UE de ses dérives en construisant une Europe démocratique. Prenez l’exemple de Chypre: l’Europe qui décide à la place des gens, ça ne marche pas.

* «De la vérité en politique», Plon, 2013.

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