Le Temps: Comment réagissez-vous au tollé provoqué par votre annonce des pôles de recherche nationaux (PRN), dans lesquels les sciences sociales et humaines sont absentes?

Charles Kleiber: Nous sommes face à une communauté scientifique dont les plus jeunes membres sont désenchantés. S'ajoutant à d'autres, cette décision entretient ce sentiment d'être incompris et ignorés par la politique scientifique. Ce constat repose sur une situation qui s'est développée durant les années 90 à partir des restrictions budgétaires qui ont atteint de plein fouet ces domaines et révélé leurs problèmes structurels.

– Les sciences sociales et humaines ont donc fait les frais des coupes budgétaires, mais ne verront pas l'argent qui arrive à nouveau…

– Ce n'est pas exact. D'abord, les ressources fédérales augmenteront de 10% entre 2002 et 2003. Mais il est vrai que les moyens par étudiant continueront de diminuer puisque leur nombre augmentera. S'agissant des pôles de recherche nationaux (PRN), nous n'avions initialement des ressources que pour six à sept pôles. En redéfinissant les coûts et en discutant les contributions des universités, nous avons pu en prendre trois de plus à bord. Puis Ruth Dreifuss et Pascal Couchepin ont obtenu du Conseil fédéral et du parlement qu'ils entrent en matière sur une augmentation des moyens, dont le vote est prévu aux Chambres pour juin prochain. Il est dès lors possible de raisonner sur 14 pôles: en tenant compte des sous-projets, la part des sciences sociales et des sciences de la terre atteint environ 20% sur ces 14 PRN, ce qui correspond aux moyens qui leur sont alloués par le Fonds national de la recherche scientifique (FNS) dans son budget. S'agissant des sciences humaines spécifiquement, aucun des projets n'a été proposé à l'appréciation politique: la sélection a eu lieu avant, sur des critères de qualité scientifique.

– Que manque-t-il aux sciences humaines pour mieux accéder aux crédits fédéraux…?

– En 1998, le Conseil suisse de la science (CSS) a dressé un diagnostic qui reste largement valable. Malheureusement, ses recommandations n'ont pas pu être prises en compte dans le programme fédéral sur la formation, la recherche et la technologie pour 2000-2004. Je me fonde sur son analyse: les principales conclusions en sont notamment la forte fragmentation des unités de recherche, l'absence d'écoles doctorales, la faiblesse des mécanismes de relève, la dépendance excessive du corps intermédiaire. S'ajoute une procédure de sélection et de valorisation académique – par laquelle un assistant peut devenir un professeur – dont les règles ne sont pas suffisamment transparentes. Il y a aussi un problème de masse critique: mais je n'entends pas cette notion en termes quantitatifs. Il s'agit simplement de mettre en commun assez de compétences, de connaissances et de capacité critique pour assurer la pertinence et la profondeur du débat.

– Quelle est alors votre réponse?

– Durant les prochaines semaines, nous actualiserons le constat du CSS par des auditions touchant l'ensemble de la communauté des sciences sociales et humaines. Sur cette base, je ferai, à la fin de cette année, une série de propositions à Ruth Dreifuss qui pourront entrer dans le cadre du message 2004-2007. Une augmentation des ressources est indispensable. J'espère que les cantons seront en mesure de faire de même.

– Par quel biais?

– Les moyens du FNS devraient être massivement augmentés. Nous disposons aussi des projets d'innovation (subsides aux universités présentant des regroupements tels que le projet lémanique, ndlr), des programmes nationaux comme «Demain la Suisse» dont il faut assurer la suite, et des subventions de base aux universités. Je pense à des programmes ciblés, par exemple pour les études doctorales ou la relève. Nous devons donner un signal à cette communauté: la Suisse ne peut pas se passer de sciences humaines et sociales fortes.

– Mais les effets concrets n'apparaîtront qu'en 2004, soit après quinze années de traversée du désert…

– Pas tout à fait. Il faut quand même relever que la Confédération est la seule collectivité publique, à ma connaissance, à augmenter les ressources pour la science… Les hausses se feront sentir dès l'année prochaine. La question concernera alors les rectorats, car ils sont responsables des arbitrages budgétaires qui alimentent finalement les différentes disciplines. Du moins jusqu'au moment où des moyens supplémentaires pourront être investis de manière ciblée par la Confédération.

– Vous cherchez en fait à corriger une image, celle du mépris que les instances publiques entretiennent vis-à-vis des questions de société ou de culture…

– Aimer les sciences sociales et humaines signifie être exigeant à leur égard. Et donc créer des conditions qui leur permettent de répondre aux besoins de la société. Cela dit, il faut rappeler que les problèmes structurels évoqués avant demeurent. Le mot d'ordre du Conseil fédéral est d'«investir pour réformer».

– N'est-il quand même pas troublant de voir ce pays, qui se déchire linguistiquement durant presque chaque week-end de votation et qui doit répondre par exemple au multiculturalisme, consacrer aussi peu de moyens à l'analyse de sa société?

– Avec 20% de ses subsides, le FNS fait mieux, dans ce domaine, que l'effort consenti dans les autres pays européens. Il y a davantage de fonds de recherche en Suisse pour les sciences sociales et humaines ici que chez nos voisins.

– Que dites-vous maintenant à un jeune chercheur qui hésite à jeter l'éponge?

– D'abord, qu'il doit être conscient qu'une volonté politique existe et se renforce pour dépasser les déficits structurels et le manque de moyens. Ensuite, que l'université reste peut-être, en dépit des difficultés, l'un des derniers mondes où l'esprit peut souffler librement.

Propos recueillis par N. Du.