Le poste d'ambassadeur de Suisse à Téhéran est des plus convoités à Berne. Il donne un accès direct aux secrets de la Maison-Blanche, une vue imprenable sur le chaos afghan et le no man's land nord-irakien, tout en vivant de l'intérieur les mutations de l'Iran révolutionnaire. Il fallait s'appeler Tim Guldiman pour réclamer ce poste et l'obtenir: la star caucasienne de la diplomatie suisse en est le nouveau titulaire (lire Le Temps du 3 juin). Il a pris ses nouvelles fonctions la semaine dernière.

Il se trouve que la Suisse, comme l'ambassadeur sortant Rudolf Weiersmüller nous l'explique, ne s'est pas – encore – engouffrée dans la brèche ouverte par le président réformateur Mohammad Khatami. Entretien avec celui qui vient de représenter, durant plus de cinq ans, les intérêts suisses dans ce pays en profonde mutation.

Le Temps: Le poste à Téhéran était-il difficile?

Rudolf Weiersmüller: Il y en a de plus faciles. Les relations avec l'Iran étaient délicates à mon arrivée, à cause de l'affaire Kazem Radjavi (opposant iranien assassiné à Coppet le 24 avril 1992, n.d.l.r.). Elles se sont normalisées. Reste que la manière suisse de conduire les affaires étrangères diffère beaucoup de la manière iranienne, qui comporte deux éléments. La Révolution d'abord, avec ses références quotidiennes à l'islam, mais la tradition aussi, avec une politique prudente, de longue haleine. En cinq ans, l'Iran aurait eu des arguments pour sortir de ses frontières, en Irak du nord ou en Afghanistan. Mais l'Iran garde ses nerfs, ne se laisse pas provoquer. L'Iran était un facteur de stabilité à l'époque du shah; il faut reconnaître qu'il l'est redevenu, que l'on apprécie ou non le régime actuel.

– Est-ce que la Suisse soutient le président Khatami?

– La Suisse a eu une politique très retenue avec l'Iran ces dernières années. Nous avons suivi avec sympathie l'élection de M. Khatami, mais nous traitons avec l'ensemble du régime, qui compte d'autres courants.

– Mais la France, l'Allemagne et surtout l'Italie se sont engouffrées dans la brèche.

– Oui, c'est une sorte de concours à qui invitera M. Khatami le premier. Je n'exclus pas qu'il soit un jour reçu en Suisse. M. Khatami représente une partie importante de l'Iran, avec laquelle nous traitons. C'est un homme qui incarne plus la République islamique que la Révolution islamique. Voyez son élégance naturelle: il vient d'une famille aisée et intellectuelle de province, il n'a pas de complexes dans ses rapports avec l'étranger. Mais la Suisse fait un travail solide et ne peut se payer le caprice de ne miser que sur une partie du régime.

– La Suisse représente depuis dix-neuf ans les intérêts américains en Iran. Pour longtemps encore?

– Je n'exclus pas une reprise du dialogue. Les signaux se multiplient de part et d'autre. Les Etats-Unis ont proposé il y a un an des négociations directes, face à face. Ils sont prêts à parler de tout. Les Iraniens ont refusé, ils ont posé des conditions à remplir avant de discuter.

– Ce travail pour la Maison-Blanche vous a pris beaucoup de temps?

– La moitié de mon travail, sans compter les dix employés de notre section des intérêts étrangers et ses tâches consulaires. Nous sommes la voix autorisée du gouvernement américain. Je transmets les messages d'un côté comme de l'autre, j'explique les points de vue réciproques.

– Votre meilleur souvenir d'Iran?

– Avoir réussi à éviter quelques crises majeures à des moments très tendus entre Téhéran et Washington. Les messages qui émanent du système politique iranien sont souvent sibyllins. Je crois avoir réussi à les comprendre, venant d'un pays où le gouvernement a aussi de la peine à formuler des réponses claires.