Pollution

La Suisse négligente face au bruit du trafic

La pollution sonore liée aux transports concerne environ un million de personnes dans le pays. Les autorités ont identifié le problème il y a une trentaine d’années, mais les mesures d’assainissement des routes tardent à être appliquées

Dans son ancien logement, elle laissait la fenêtre ouverte pour profiter du murmure de la nature. «J’entendais les oiseaux», se souvient Elodie, qui a finalement dû déménager. Depuis quelques mois, la Lausannoise se cloître dans son nouvel appartement au bord de l’avenue du Mont-d’Or. «Le bruit de la circulation me réveille à 5 heures du matin. Je vis ça comme une agression, lâche-t-elle. Je suis contente que l’hiver arrive pour fermer les fenêtres.»

L’isolation de son immeuble, pourtant récent, ne freine pas le bruit qui vient de la route. Journaliste indépendante, elle travaille régulièrement à son domicile. Sa journée est rythmée par le ballet incessant des voitures. 15 000 par jour, lui a-t-on indiqué avant son installation. «Je cherchais un appartement depuis deux ans, et c’est la seule réponse positive que j’ai obtenue, souligne la quadragénaire. Trouver un appartement dans une zone calme, c’est l’exception.»

Des capteurs pour mesurer le bruit

Un rapport, publié début novembre, montre l’ampleur du problème. Une personne sur sept vit dans un endroit où le seuil de pollution sonore est dépassé pendant la journée, une personne sur huit pendant la nuit. Soit environ un million de personnes, selon l’étude de l’Office fédéral de l’environnement qui se base sur des données pour 2015. Un outil, présenté comme unique en Europe, permet de mesurer finement l’exposition au bruit du trafic. Le calcul repose notamment sur la pose de près de 40 millions de capteurs sur les façades de bâtiments dans tout le pays.

Des moteurs qui vrombissent, des pneus qui crissent, des coups de klaxon intempestifs, cet orchestre motorisé n’est pas sans conséquences sur la santé. Cela va du manque de sommeil au risque de crise cardiaque (lire complément). «La route supprime plus d’années de vie par son bruit que par ses accidents. On ne peut plus fermer les yeux», affirme Sophie Hoehn, cheffe de la section bruit routier à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV).

«Négligence» des collectivités

La Suisse en fait-elle assez pour lutter contre ce problème de santé publique? «Le Conseil fédéral constate qu’il y a encore beaucoup à faire en matière de lutte contre le bruit et de protection de la tranquillité», concède le rapport. Pourtant, la réflexion est engagée depuis la fin des années 1980. A cette époque, une ordonnance sur la protection contre le bruit obligeait les autorités à prendre des mesures pour assainir les axes routiers. Dernier délai pour la mise en conformité: mars 2018. De nombreux cantons et communes sont désormais dans l’illégalité, et la population peut porter plainte pour non-respect des normes.

Les collectivités territoriales ont obtenu une rallonge pour financer les aménagements. Elles vont bénéficier de subventions fédérales jusqu’en 2022, à hauteur de 51 millions de francs. «Il y a vraiment eu de la négligence de la part des collectivités. Elles ont eu plus de trente ans pour appliquer ces normes et on constate qu’il y a encore beaucoup trop de routes qui vont au-delà des valeurs limites. Les autorités mettent la population en danger», pointe l’écologiste genevoise Lisa Mazzone, membre de l’Association transports et environnement.

Bataille politique

La palette de mesures est large pour réduire les nuisances. Les autorités s’appuient sur la pose de revêtements phonoabsorbants, la promotion de voitures silencieuses ou encore la modération du trafic. Les zones à 30 km/h sont justement au cœur d’une bataille politique. Pour certains, la mesure brime la liberté individuelle. «Je conçois qu’on puisse baisser la vitesse pour des raisons de sécurité, mais cela ne me paraît pas raisonnable pour le bruit, ou alors seulement à certaines périodes de la journée. On va encore augmenter la problématique des embouteillages dans les agglomérations, avec une telle mesure», estime François Launaz, président d’Auto-Suisse, association qui regroupe les importateurs automobiles. «Une vitesse plus lente tend à fluidifier le trafic», rétorque Sophie Hoehn, qui se base sur des études scientifiques.

Le conseiller national UDC Gregor Rutz a également soulevé la question. Son initiative parlementaire, déposée en 2017 mais pas encore traitée, demande que la fluidité du trafic ne soit pas entravée sur les grands axes routiers. En clair, la limitation à 30 km/h ne doit pas s’appliquer pour des questions de bruit. «Si vous voulez du calme, allez vivre à la campagne», conseillait-il dans la presse alémanique. L’Office fédéral de l’environnement n’a pas réussi à peser dans le débat, et pour une raison simple: la loi fédérale sur la circulation routière, qui serait modifiée par ce texte, n’est pas sous sa responsabilité. Le dossier est dans les mains de l’Office fédéral des routes, qui s’est concentré sur les aspects liés au trafic.

Changer les mentalités

«On s’est fait joliment entortiller avec cette initiative parlementaire. On est dans un jeu politique et idéologique», lâche une source proche du dossier. Si plusieurs obstacles politiques ont freiné la lutte contre la pollution sonore, les défenseurs de la réduction de la vitesse ont toutefois obtenu une victoire importante. Une jurisprudence du Tribunal fédéral valide l’intérêt de cette mesure, même sur des axes principaux. «Il y a manifestement peu de chances d’éviter la baisse de vitesse pour limiter les nuisances sonores, regrette François Launaz. Huit recours ont été déposés au Tribunal fédéral, toutes les tentatives ont échoué.»

Plusieurs expérimentations locales obtiennent des résultats encourageants. A Lausanne, l’abaissement de la vitesse la nuit sur deux tronçons a permis de réduire les nuisances. Surtout, les mentalités changent. Selon une enquête, 86% des riverains sont favorables à la mesure et 64% des automobilistes la jugent facile à respecter. Devant l’appartement d’Elodie, les voitures continuent de défiler à 50 km/h. Elle espère que la mesure sera étendue à d’autres quartiers, car «beaucoup de personnes n’ont d’autre choix que d’habiter en ville». La Lausannoise n’est pas seulement une locataire gênée par le bruit, elle est aussi une conductrice. Et elle a changé ses habitudes: «J’utilise beaucoup moins ma voiture, assure-t-elle. Et quand je n’ai pas le choix, je modère ma vitesse pour limiter mon impact sonore.»


Une espérance de vie réduite

La circulation routière forme un tapis sonore incommodant. Mais elle n’est pas seulement dérangeante: elle dégrade la santé des riverains. Plusieurs études scientifiques ont montré l’effet dévastateur du bruit routier. «La pollution sonore n’est pas seulement une nuisance environnementale mais aussi une menace pour la santé publique», alertait dès 2011 une représentante de l’Organisation mondiale de la santé pour l’Europe. En Suisse, près de 47 000 années de vie en bonne santé sont perdues à cause de la pollution sonore liée au trafic, autrement dit l’espérance de vie diminue.

Comment expliquer une telle mortalité? Le récent rapport de l’Office fédéral de l’environnement pointe un bruit qui rend malade: «Des hormones de stress sont produites, le cœur bat plus vite, la pression sanguine augmente, tout comme la fréquence respiratoire.» La pollution sonore perturbe le sommeil jusqu’à augmenter le risque de crise cardiaque. Elle peut également avoir un lien avec la dépression ou le diabète et diminuer la concentration et la performance au travail.

Le trafic nocturne est au cœur des préoccupations. Le sommeil est un état physiologique fragile: un niveau sonore de 35 décibels suffit à réveiller. Or un coup de klaxon atteint 85 décibels, tandis que le passage d’une voiture à 50 km/h produit entre 60 et 80 décibels. Tout repose alors sur l’isolation du logement, le placement de la chambre ainsi que l’aménagement de la route. En juin dernier, des chercheurs de l’EPFL, du CHUV et des HUG ont dévoilé les zones sensibles à Lausanne dans le cadre de l’étude CoLaus/PsyCoLaus. Ils ont analysé les plaintes de somnolence de 3500 personnes avant de mettre les résultats en parallèle avec le cadastre du bruit établi par la Confédération. Un travail également effectué à Genève.

«Cette méthode permet de surveiller l’étendue des zones touchées par le bruit, et de voir si elles disparaissent avec le temps», souligne Raphaël Heinzer, médecin au Centre d’investigation et de recherche sur le sommeil au CHUV. L’équipe scientifique a été mandatée par la ville de Lausanne. Contactée, la municipalité confirme son souhait d’utiliser les résultats pour «déployer la stratégie d’assainissement» des routes. L’enjeu est grand: la pollution sonore concerne principalement des personnes aux faibles revenus, et qui peuvent difficilement déménager dans une zone calme. «Le bruit amène à une forme de ségrégation, confirme Sophie Hoehn, de l’OFEV. L’idée est d’avoir un standard qualitatif qui n’influence pas trop le montant des loyers. Le but est de ramener le calme un peu partout, mais surtout en ville et en agglomération.»

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