Exil

La Suisse n'expulsera pas l'indépendantiste catalane Anna Gabriel

Risquant jusqu’à 30 ans de prison pour avoir participé au référendum en Catalogne, une ancienne députée refuse de se rendre à son procès. Les autorités helvétiques devraient refuser la demande d'extradition espagnole, qui sera déposée mercredi

La Suisse n'expulsera pas la militante indépendantiste catalane Anna Gabriel, dont la demande d'extradition sera formulée mercredi par la justice espagnole.

Joint par téléphone mardi soir, Folco Galli, porte-parole de l’Office fédéral de la justice, indique que la Suisse refuserait à priori une demande d’extradition de la part de l’Espagne. «Il s’agit selon toute vraisemblance d’un délit politique. Selon notre code pénal et la Convention européenne des droits de l’homme, une demande d’extradition ou toute forme d’aide judiciaire ne peuvent pas être accordées pour l’un de ces motifs.»

Le porte-parole confirme aussi n’avoir encore rien reçu pour l’heure de la part des autorités espagnoles. Toutefois, le juge de la cour suprême espagnole Pablo llarena adressera une demande d’extradition à la suisse dès mercredi, a indiqué mardi soir le journal espagnol El Independiente, citant des sources judiciaires proche du magistrat.

Une attention soutenue à Barcelone

Cette nouvelle fait grand bruit en Espagne, où le cas d’Anna Gabriel, sixième dirigeante indépendantiste à avoir quitté la Catalogne, est suivi de très près par l’ensemble de la presse.

Cet après-midi, son parti, la Candidature d’unité populaire (CUP), a tenu une conférence à Barcelone pour expliquer les raisons de la fuite en Suisse de leur ancienne porte-parole. L’avocat et collègue de parti de la militante Benet Salellas, a déclaré: «Anna n’a pas fui, elle a cherché refuge face à une persécution politique». Le parti espère pouvoir «internationaliser» le combat qu’il mène face à l’Etat espagnol.

Une figure de proue

Anna Gabriel est venue en Suisse avec l’intention d’y rester. Figure de proue de la CUP, un parti indépendantiste d’extrême gauche, cette ancienne professeure de droit à l’Université autonome de Barcelone est accusée de rébellion par Madrid. Alors que la presse espagnole se demande depuis des jours si elle se rendra à son procès, qui doit commencer mercredi, l’intéressée a rapidement mis fin au suspense lors d’un entretien accordé en primeur au Temps: «Je n’irai pas à Madrid, explique-t-elle. Je suis poursuivie pour mon activité politique et la presse gouvernementale m’a déjà déclarée coupable.»

La question de la Catalogne devrait pouvoir se résoudre politiquement, alors que les autorités espagnoles veulent museler l’indépendantisme par la répression

Anna Gabriel

«Comme je n’aurai pas un procès équitable chez moi, j’ai cherché un pays qui puisse protéger mes droits», ajoute la militante. Anna Gabriel fait allusion aux récentes fuites dans la presse sur l’enquête menée à son sujet par la police espagnole. Dans son rapport, la Guardia Civil dresse le portrait d’une activiste farouche. Elle l’accuse d’avoir participé à la formation d’un conseil de direction de la «rébellion» indépendantiste et d’avoir encouragé la population à la désobéissance.

«Comme en Turquie»

Membre du parlement catalan jusqu’en octobre dernier, Anna Gabriel conteste vivement ces accusations. «J’ai toujours fait campagne pour le référendum, mais pacifiquement. La question de la Catalogne devrait pouvoir se résoudre politiquement, alors que les autorités espagnoles veulent museler l’indépendantisme par la répression.»

Née en 1975, l’année de la mort de Franco, Anna Gabriel dénonce l’atmosphère «tendue comme jamais» qui règne en ce moment à Barcelone, tandis que «le gouvernement ne fait rien pour assurer notre sécurité face aux violences des fascistes». La Catalane en veut pour preuve les menaces de mort qu’elle reçoit très régulièrement de groupuscules d’extrême droite. Comparant la situation espagnole à «ce qui se passe en ce moment en Turquie», la jeune femme dénonce une chasse aux sorcières avec près de 900 personnes sous enquête ou mises en accusation, parmi lesquelles «des professeurs, des policiers, des politiciens et même de simples électeurs».

Lire aussi: Carles Puigdemont, l’heure du découragement

Dans la perspective de son procès, Anna Gabriel a préféré éviter d’être incarcérée, même préventivement. «Je serai plus utile à mon mouvement libre que derrière les barreaux, explique-t-elle. Lorsque j’ai vu le sort réservé à certains de mes collègues qui sont encore en prison depuis décembre dernier, j’ai compris que je devrais partir. Je ne suis pas la seule à risquer la prison, tout le reste du gouvernement est menacé.» Condamnée par Amnesty International et d’autres ONG, la décision du juge Pablo Llarena de maintenir en prison Jordi Cuixart et Jordi Sanchez, deux membres de la société civile accusés d’avoir organisé une manifestation pour l’indépendance, a semé la peur au sein du mouvement sécessionniste. C’est ce même juge qui a été chargé de s’occuper du cas d’Anna Gabriel.

Procédure transférée à Madrid

En ne se présentant pas devant le tribunal ce mercredi, Anna Gabriel risque de faire l’objet de poursuites judiciaires en Espagne. Les autorités adresseront-elles à la Suisse une demande d’extradition ou de commission rogatoire pour l’entendre à Genève? L’avocat genevois d’Anna Gabriel, Olivier Peter, estime la menace d’une extradition peu probable, vu que l’Espagne a retiré sa demande concernant Carles Puigdemont en Belgique. Selon lui, la situation en Espagne ne permet pas la tenue d’un procès équitable pour sa cliente.

«Initialement confiée à un tribunal régional catalan, la procédure sur l’organisation d’un référendum a été transférée à une cour de Madrid, dont les membres sont proches du pouvoir en place et n’offrent pas de garantie d’indépendance et d’impartialité, explique l’avocat, qui a également défendu une militante basque menacée d’extradition. Ma cliente est poursuivie pour des motifs politiques, ce qui rendrait une demande d’extradition illicite. Nous faisons confiance aux autorités suisses pour qu’elles refusent de légitimer l’emprisonnement d’élus parlementaires pour avoir voulu défendre le droit de voter.»

Lire aussi: Investiture chaotique au parlement catalan

Publicité